Descartes : Regulae ad directionem ingenii, I

Le samedi 27 janvier 1945, lorsque tant de nobles esprits se sont réunis (pour la première fois depuis juin 1939) pour commémorer le souvenir des morts à travers celui de Léon Brunschvicg  :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/07/nous-tacherons-demain-darmer-la-sagesse/

tout était encore possible !

La France, l’Europe , étaient en grande partie détruites, il fallait reconstruire, et ce fut fait, en quelques années qui signèrent le début de ce que l’on a coutume d’appeler « les trente glorieuses ».

Seulement on oublia le principal :

armer la sagesse

ce qui signifie peut être (plutôt que mettre les avions de l’OTAN sous les ordres des pitoyables « intellectuels » du 5 ème arrondissement) : faire en sorte que « de notre rapport à l’esprit l’ on ne puisse plus douter » et donc garantir l’impossibilité future de tout « triomphe brutal de l’extériorité », comme le fut indubitablement l’invasion de Mai 1940 (précédée de tant d’horreurs déjà) qui chassa tant de malheureux de chez eux, et parmi eux : Brunschvicg.

C’est cela, l’idéalisme brunschvigcien, la « spiritualité brunschvicgienne », à laquelle est consacré un article de Bastide dans le numéro de la revue de métaphysique et de morale de 1945 déjà cité (à partir de la page 21) :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113603/f25.image.langFR

reconstruire ? oui ! mais ne pas mettre la charrue avant les boeufs, le confort matériel retrouvé dès les années 60 (avec aussi les concerts de rock  qui évoquaient à je ne sais plus qui les discours d’Hitler au Reichstag) avant la pureté et la liberté de l’esprit.

C’est donc exactement le contraire de la sagesse pratique de Brunschvicg, Lachelier ou Lagneau qui fut fait, et les conséquences sont visibles aujourd’hui, et depuis longtemps… plus longtemps encore que Mai 68 ou les concerts de Johnny à l’Olympia.

Mais cela les participants à la séance du 27 janvier 1945 ne pouvaient pas le savoir : ils étaient encore habités par l’immense espérance de « trouver du nouveau sous le soleil », de  bâtir un:

« miracle d’un rare dessein,
Ce palais de plaisance ensoleillé sur l’abîme glacé  »

http://www.citizenkane-video.com/pages/kubla2.html

en d’autres termes : ils vivaient encore (à crédit, car on sait que la philosophie d’après guerre a totalement rompu avec l’idéalisme mathématisant pour la brutalité de l’extériorité marxo-freudienne) sur la vertu d’espérance que promet et surtout promeut la pensée de Brunschvicg, et qui est exprimé avec tant de bonheur à la fin d’Introduction à la vie de l’esprit :

« l’univers est bon, absolument bon, du moment que nous savons le comprendre ; car nous sommes maîtres de n’y voir que ce qui s’unit à nous…rien ne peut interdire à l’intelligence de rencontrer dans le monde uniquement ce qui est fait pour elle, la loi d’où naît la vérité…rien ne peut empêcher la volonté de rencontrer dans le monde uniquement ce qu’elle cherche , l’occasion de se dévouer à l’intérêt supérieur de l’humanité ; elle n’a rien à craindre hors ses propres défaillances…une fois que nous avons rempli l’univers de notre esprit, il est incapable de nous rien renvoyer si ce n’est la joie et le progrès de l’esprit..

la vie est bonne, absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au dessus de toute atteinte, au dessus de la fragilité, au dessus de la mort.

La vraie religion est le renoncement à la mort ; elle fait que rien ne passe, rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et lui donne pour toujours asile dans notre âme. »

Nous sommes ici très proches des passages les plus sublimes de la Bhagavad-Gîtâ, mais très loin des mythes populaires de la réincarnation repris par la théosophie de Blavatsky et consors !

http://www.bhagavad-gita.org/Gita/verse-02-20.html

http://fr.wikisource.org/wiki/La_Bhagavad-G%C3%AEt%C3%A2,_ou_le_Chant_du_Bienheureux/Chapitre_2

« 11. « Tu pleures sur des hommes qu’il ne faut pas pleurer, quoique tes paroles soient celles de la sagesse. Les sages ne pleurent ni les vivants ni les morts ;

12. Car jamais ne m’a manqué l’existence, ni à toi non plus, ni à ces princes ; et jamais nous ne cesserons d’être, nous tous, dans l’avenir. »

Brunschvicg est encore plus clair dans « Raison et religion » :

« il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir.  »

mais revenons à la fin admirable d’Introduction à la vie de l’esprit :

« Alors, vivant dans notre idéal, et nous en entretenant avec nous mêmes, nous connaissons le sentiment de sécurité profonde et de repos intime qui est l’essence du sentiment religieux, et qui n’est autre que la purté absolue de l’esprit« 

appelons « essence d’un être » cet idéal d’unité et de perfection spirituelle, nous pouvons alors peut être admettre que , temporellement, c’est à dire illusoirement, dans l’extériorité spatio-temporelle, l’existence précède l’essence ?

or, comme nous ne savons pas élever la vie au dessus de la mort, tout devient pour nous…mort !

processus décrit dès les années 60 dans « Les choses » de Perec, ou au début des années 80 dans la trilogie « Welcome in Vienna » au cinéma par Axel Corti

http://www.le-pacte.com/france/a-l-affiche/detail/trilogie-welcome-in-vienna/

nous aimons encore les rencontres, mais au lieu de chercher celles dans lesquelles l’intelligence rencontre uniquement ce qui est fait pour elle, nous nous adressons à Meetic , ou pire …

du trou d’être à la béance de la bêtise …

mais si nous ne sommes pas encore tout à fait morts, nous restons libres de renverser ce mouvement funeste !

la philosophie s’offre alors à nous, telle une maîtresse sévère et sans complaisance aucune pour nos lâchetés et pusillanimités intimes, la philosophie véritable, celle qui remonte à Descartes.

Et avant les Meditationes, il faudra décidément commencer par les Regulae de 1628, que Marion décrète « ontologie grise de Descartes, et les Regulae en latin s’il vous plaît : renverser le mouvement, c’est faire s’effondrer l’effondrement de l’enseignement et de la culture, et donc reprendre l’étude du latin et du grec (auxquels on pourra adjoindre le sanscrit et l’hébreu), et le latin de Descartes semble un peu plus aisé que celui de Cicéron, et moins pompier (ou disons militaire) que celui de la « Guerre des gaules » !

les Regulae que Brunschvicg signale comme « borne et jalon » dès le début de son « Humanisme de l’Occident » :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1.html

« Théophraste se demande si le mouvement circulaire n’est pas au contraire d’une nature inférieure à celui de l’âme surtout au mouvement de la pensée, duquel naît ce désir où Aristote lui-même a cherché la source du mouvement du ciel. »

A la question précisée par ce fragment de Théophraste, qui sonne comme un adieu de l’Occident à lui-même, nous savons

qu’il a fallu attendre plus de vingt siècles pour que Descartes y apporte enfin la réponse. Dans l’intervalle, l’éclipse des valeurs proprement et uniquement spirituelles sera complète dans la littérature européenne : la voie est libre aussi bien pour l’importation directe des divers cultes d’Égypte ou d’Asie que pour les fantaisies de synthèses entre le vocabulaire des Écoles philosophiques et la tradition des récits mythologiques.

C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective. De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne. »

car il est vrai que la cure préparatoire à la médecine (un peu violente) du cartésianisme commence avec ce qui ressemble à un relativisme multiculturel (si prisé à notre époque) chez Montaigne :

« Voici donc ce qui se dégage avec les Essais pour former comme la première assise du spiritualisme occidental : une histoire naturelle des croyances au surnaturel, cette histoire même que Fontenelle et Bayle, Hume et Voltaire, de nos jours enfin MM. Frazer et Lévy-Bruhl, poursuivent, embrassant un champ de plus en plus vaste, selon des procédés de plus en plus assurés. Les explications totales, celles qui apportent à l’homme la clé de n’importe quelle énigme, depuis la création du monde jusqu’à la survie ou la résurrection des morts, sont, pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de M. Daniel Essertier, des formes inférieures d’explication. Dieu n’a pu être élevé au-dessus du principe d’identité que par des hommes demeurés eux-mêmes au-dessous du seuil de la logique. Tout recours au primat de la tradition nous rejette donc dans le lointain de la « mentalité primitive », à partir de laquelle se déroule, ininterrompu, le tissu mystique, ou mystifiant pour parler plus exactement, des représentations collectives. Pas de peuple d’élection, pas de culte d’exception. Ce n’est pas défendre l’Occident que de plaider pour l’incarnation du Christ contre l’incarnation du Bouddha ; au contraire, le trait caractéristique des communautés orientales est que chacune met sa propre Église et sa propre orthodoxie en concurrence avec les Églises voisines et les orthodoxies rivales. Par delà les luttes perpétuelles des espèces éclate, aux yeux d’un observateur impartial et désintéressé, l’identité du genre.  »

seulement attention : l’âme n’est pas l’esprit, l’intériorité seulement individuelle et subjective des goûts et des humeurs n’est pas l’intériorité spirituelle dans sa véritable dimension d’universalité, qui est celle à laquelle nous engagent à nous unir Descartes, Malebranche et Brunschvicg :

« Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ». Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse. »

Nous trouvons ici, si nous savons lire, l’explication des trois mondes de Popper et surtout de Penrose :

http://online.itp.ucsb.edu/online/plecture/penrose/oh/01.html

or on sait que Brunschvicg récuse les notions de « monde intelligible » ou « monde spirituel » !

toute cette aventure « platonicienne » (pour notre temps, bien plus que les retraductions récentes de Badiou) commence donc avec la règle I pour la direction de l’esprit :

http://www.hs-augsburg.de/~harsch/Chronologia/Lspost17/Descartes/des_re01.html

Studiorum finis esse debet ingenii directio ad solida et vera, de iis omnibus quae occurrunt, proferenda judicia.

http://fr.wikisource.org/wiki/R%C3%A8gles_pour_la_direction_de_l%E2%80%99esprit

Le but des études doit être de diriger l’esprit de manière à ce qu’il porte des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui.

« car comme les sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que l’intelligence humaine, qui reste une et toujours la même quelle que soit la variété des objets auxquels elle s’applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n’en apporte à la nature du soleil qui les éclaire, il n’est pas besoin de cir­conscrire l’esprit humain dans aucune limite ; en effet, il n’en est pas de la connaissance d’une vérité comme de la pratique d’un art ; une vérité découverte nous aide à en découvrir une autre, bien loin de nous faire obstacle« 

on voit que nous sommes ici très loin de la réforme des Universités chargée de les préparer à remplir leur rôle de formation des futrus officiers dans la guerre économique mondiale !

2 réflexions au sujet de « Descartes : Regulae ad directionem ingenii, I »

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