Bastide et la notion de conversion chez Brunschvicg

http://marianus.blog.lemonde.fr/2010/10/01/georges-bastide-une-philosophie-de-lesprit/

l’exposé de Georges Bastide sur la spiritualité brunschvicgienne en janvier 1945 est ici, à partir de la page 21 :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113603/f25.image.langFR

et il explique page 23 que la clef de la doctrine de Brunschvicg est la notion de « conversion », qui est le thème du livre « Vraie et fausse conversion » :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

et qui fait aussi l’objet du livre important de Marie-Anne Cochet :

« La conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg »

dont j’ai transcrit un passage significatif ici :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/la-conversion-spirituelle/

La philosophie de Brunschvicg est difficile, quoiqu’exposée en termes clairs :

« le contact intime avec l’esprit de la doctrine est subtil et souvent fuyant : il risque à chaque instant de se perdre dans la finesse et la complexité de la trame historique sur laquelle est tissée la pensée, et par laquelle se glissent tous les préjugés de culture qu’apporte l’esprit du lecteur »

mais l’idée de conversion permet un accès direct au centre de cette pensée en éclairant du dedans les trois dimensions de la conscience philosophique, et en traçant ainsi la ligne de démarcation entre vrai et faux rationalisme, vrai et faux idéalisme, vrai et faux spiritualisme.

Vraie et fausse conversion correspondent aux deux mouvements que distingue Platon au livre VII de la République :

« les yeux sont troublés de deux façons et par deux causes opposées : par le passage de la lumière à l’obscurité et par celui de l’obscurité à la lumière »

la vraie conversion est progrès de l’ombre à la clarté, la fausse est régression de la clarté à l’ombre.

La vraie conversion est celle qui nous situe dans l’intériorité réflexive authentique, en saisissant le cogito dans l’unité de la cogitatio, et nous fait coïncider avec l’acte de pensée dans toute sa fécondité , « produisant de lui même la vérité ».

la fausse conversion au contraire « cherche la vérité dans la mise en relation d’un Ego  supposé donné dans sa subjectivité pure, et de cogitata supposées données elles aussi, dans une extériorité radicale.

peut on donner un exemple de cela ? il me semble que l’on ne peut pas trouver mieux , comme exemple de « fausse conversion », que ces élucubrations islamistes à propos du nombre 19, supposé omniprésent dans le Coran , et supposé ayant un statut spécial et unique comme Nombre.

Voir par exemple :

The secret code of GOD (code secret supposé être bien sûr dans le Coran) :

http://www.ali-pi.com/pdf/19%20-%20The%20Secret%20Code%20of%20God.pdf

Ultimate mathematics :

http://journal_of_submission.homestead.com/files/Ultimath.pdf

bien entendu tout ceci n’a rien à voir avec les mathématiques, « ultimes » ou ante-pénultièmes !

Il vaut la peine, ne fût ce que pour se divertir, de feuilleter ces « recueils » de faits surprenants sur les nombres, et surtout sur le nombre 19, dont on donne (dans le premier de ces articles, le plus dingue et de loin) une liste des « proriétés » qu’il est le seul à avoir.

Oui mais ce que l’on ne dit pas c’est que l’on peut dresser une telle liste pour tous les nombres entiers.

Donnons un exemple de ce que Bastide entend par l’extériorité radicale des cogitata , et que l’on trouve dans les deux articles:

le nombre de sourates du Coran, 114, est un multiple de 19 :

114 = 6 x 19

jusque là ça va !

mais nos professeurs Diafoirus sont pris d’une sorte de transe (non alcoolique bien sûr) quand ils constatent que le 114 ème nombre premier est :

619

C’est exact, et cela peut être vérifié sur la liste des nombres premiers donnée ici :

http://oeis.org/A000040

http://oeis.org/A000040/b000040.txt

oui, sauf que ceci n’est valable que si l’ on prend comme nombre premier de début de liste le nombre 2

si l’on débute avec 1, considéré comme un nombre premier (ce qui a longtemps été le cas, jusqu’au 20 ème siècle) alors 619 n ‘est plus le 114 ème nombre premier, mais le 115 ème !

cet article par exemple donne des arguments (non pas mathématiques, mais « divins ») pour considérer 1 comme le « premier » nombre premier :

http://www.fivedoves.com/revdrnatch/Does_God_think_1_is_prime.htm

mais laissons cela : tous ces « faits » ou « arguments », ce sont des cogitata (car il faut bien que le lecteur les « pense » pour les comprendre), seulement ils ne résultent pas du dynamimse créateur de la pensée mathématicienne, mais ce sont des « faits de pensée » qui s’imposent à l’esprit, depuis une extériorité radicale donc supposée (de façon obscurantiste) être celle de Dieu.

Donnons maintenant un exemple du mouvement opposé, qui situe l’esprit du lecteur (faisant l’effort de suivre la pensée mathématicienne) dans l’unité du Cogito sans séparation entre un Ego supposé « pur » et des cogitata supposées extérieures.

Cet exemple est celui de la conjecture de Catalan, qui est restée longtemps une conjecture mais a été démontrée en 2002 par Mihailescu :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9or%C3%A8me_de_Catalan

et vous avez ici une démonstration :

http://www.math.polytechnique.fr/xups/xups05-01.pdf

Ici le fait que les deux seules puissances de nombres entiers qui soient successives (leur différence est 1) sont 8 et 9, le cube de 2 et le carré de 3, ce fait ne s’impose pas comme un cogitatum extérieur, transcendant et pour tout dire divin.

Il résulte de la démonstration, en fait assez difficile, résumée par Henri Cohen, et nos islamistes seraient bien en peine sans doute de la retrouver dans le Coran , cette preuve !

Nous avons là un nouvel exemple de la ligne de partage des temps :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/06/la-ligne-de-partage-des-temps/

avant la ligne (qui est celle de la révolution cartésienne  et de la science moderne) , nous avons l’obscurantisme de la pensée théosophique archaïque, résultant d’une « décomposition régressive » du pythagorisme. Pensée divine et pensée humaine se situent dans une extériorité radicale, dans la perspective d’une transcendance absolue

après la ligne nous rencontrons la science mathématique (révolutionnée par Descartes) et ses démonstrations « qui sont les yeux de l’âme » (selon Spinoza)

avant la ligne nous avons le « Dieu » de l’homo faber; après la ligne nous avons le Dieu véritable, Dieu des philosophes et des savants, centre de pensée pure radicalement immanent à la conscience « du géomètre et du juste » qu’est la philosophie.

Comme le précisent admirablement ces citations de Brusnchvicg :

« …ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l’homme lui-même, le progrès de notre  réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l’intelligence et l’amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l’atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l’image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l’effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l’humanité de l’idée qu’elle s’est formée d’elle-même….

 

…si les religions sont nées de l’homme, c’est à chaque instant qu’il lui faut échanger le Dieu de l’homo faber, le Dieu forgé par l’intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l’homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d’aimer, qui menace d’en restreindre l’espérance et d’en limiter l’horizon.

….Le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles est défini avec précision par les termes du Mémorial du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires.

 Le fait décisif de l’histoire, ce serait donc, à nos yeux, le déplacement dans l’axe de la vie religieuse au XVIIe siècle, lorsque la physique mathématique, susceptible d’une vérification sans cesse plus scrupuleuse et plus heureuse, a remplacé une physique métaphysique qui était un tissu de dissertations abstraites et chimériques autour des croyances primitives.L’intelligence du spirituel à laquelle la discipline probe et stricte de l’analyse élève la philosophie, ne permet plus, désormais, l’imagination du surnaturel qui soutenait les dogmes formulés à partir d’un réalisme de la matière ou de la vie. L’hypothèse d’une transcendance spirituelle est manifestement contradictoire dans les termes ; le Dieu des êtres raisonnables ne saurait être, quelque part au delà de l’espace terrestre ou visible, quelque chose qui se représente par analogie avec l’artisan humain ou le père de famille. Étranger à toute forme d’extériorité, c’est dans la conscience seulement qu’il se découvre comme la racine des valeurs que toutes les consciences reconnaissent également. »