#BrunschvicgRaisonReligion exemple 3 des oppositions fondamentales : « High noon » de Fred Zinneman (1952)

Ce splendide western « Le train sifflera trois fois » (« High noon ») que l’on peut voir ici en vf:

https://m.ok.ru/video/92001667778

est encore un exemple particulièrement clair de l’opposition fondamentale dont parle Brunschvicg au chapitre 1 de « Raison et religion »:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/raison_et_religion/raison_et_religion.html

opposition entre le plan vital (ou moi vital) et plan ou moi spirituel (ou plan de l’Idée).

Rappelons nous l’intrigue, qui est d’une simplicité biblique:

http://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_train_sifflera_trois_fois

Au début du film, Will Kane (Gary Cooper), shérif de la ville qui doit être remplacé le lendemain par un successeur, épouse une jeune femme quaker Amy (jouée par Grâce Kelly); le mariage vient juste d’être prononcé quand arrive un télégramme signalant que le gangster psychopathe Frank Miller vient d’être libéré et doit rejoindre sa bande par le train de midi pour se venger de Kane, qui l’avait fait coffrer 5 ans auparavant.

Tous ceux qui assistent au mariage le pressent de fuir avec sa femme, puisqu’il n’est plus shérif , et dans un premier temps il se rend à leurs arguments, mais il rebrousse chemin et revient faire face au gang, expliquant à sa femme qui le supplie de fuir qu’ils ne seraient jamais tranquilles de toute leur vie : mieux vaut régler le problème du psychopathe Miller ici, sans attendre. Elle lui objecte aussi qu’elle est quaker et s’oppose à toute violence quel su en soit le motif.
La secte quaker est prise ici comme exemple d’une fausse spiritualité impuissante à s’élever au dessus du plan vital, puisque ce plan se caractérise par la lutte pour la vie et la puissance, donc par la violence, il est donc absurde de vouloir protéger absolument la vie contre la violence.

Mais voici comment s’introduit le plan spirituel dans cette discussion entre Kane et sa femme : le seul argument qu’il peut lui donner en définitive est « il le faut » , c’est à dire l’éthique kantienne du devoir que le dernier film de Woody Allen :  » L’homme irrationnel » oppose paraît il à l’éthique de conviction qui est celle des fous furieux et illuminés.
Mais si l’accès au plan spirituel est trouvé, les deux éthiques , de conviction et de devoir, se confondent, et c’est bien le cas de Will Kane.

Aucun de ses interlocuteurs ne parvient à comprendre les motifs de Kane pour rester: il a bien fait son travail, mais il a rendu juste après son mariage son étoile de shérif aux autorités de la ville, ce n’est donc plus son affaire.

Même sa femme ne le comprend pas , elle croit qu’il veut « passer pour un héros à ses yeux pour qu’elle l’aime encore plus » et le rassure, elle l’aime absolument quoiqu’il fasse.

Mais devant son obstination et son refus de fuir, elle lui annonce, espérant le fléchir, qu’elle va le quitter par ce même train de midi; plus tard elle se trompera encore, croyant qu’il est encore amoureux de son ancienne maîtresse mexicaine et qu’il veut la protéger de Miller.

Amy l’épouse quaker de Kane est dans le film le symbole privilégié du plan vital ou plan des générations successives, puisque de par leur mariage elle est destinée à mettre au monde leurs enfants; elle ne peut comprendre son mari parce qu’il est impossible de comprendre le spirituel si l’on en reste au plan vital: pour le monde l’Esprit est un néant, il n’est pas, et c’est ce que Brunschvicg veut dire lorsqu’il affirme:

« Le vrai est, le bien est, Dieu est : telles sont les trois propositions génératrices du scepticisme, de l’immoralisme et de l’athéisme »

Ce qui signifie entre autres que croire au Dieu qui est des religions abrahamiques revient à être athée : Dieu n’est pas, il doit être, il faut qu’il soit, et c’est à l’homme que revient cette tâche, c’est pour cela que je dis contre Heidegger:

« L’homme n’est pas le berger de l’être mais le hérault de la vérité »

C’est exactement ce que veut dire Kane quand il dit à sa femme « il le faut, il faut que j’affronte le gang même si je suis seul »

Kane ne veut pas jouer les héros parce qu’il n’est pas un héros (symbole vital et guerrier) mais un Hérault (symbole spirituel), le Hérault de la vérité.

La religion chrétienne sera traitée aussi mal que la secte quaker: lorsque Kane se rend au Temple pour recruter des assistants, la discussion s’embourbe, et le prêtre interrogé finit par avouer qu’il ne sait pas quoi dire, puisque les commandements de Dieu sont de ne pas tuer..mais alors pourquoi ce Dieu ordonne t’il la guerre contre les infidèles ?
Lorsque le combat commence, la femme de Kane amoureuse descend du train et court rejoindre son mari: elle tuera l’un des bandits d’un coup de revolver dans le dos, allant contre sa foi quaker.
Et à la fin, Kane victorieux jettera son étoile de shérif par terre d’un geste méprisant avant de partir définitivement avec sa femme : les valeurs spirituelles n’ont rien à voir avec l’ordre social, ni non plus avec le désordre.
Du point de vue social ou « religieux » (au sens des religions positives), le spirituel est néant, il n’est pas (comme un étant du monde): or ce qui est est appelé en philosophie « substance » , et Brunschvicg a raison de dire avec Hannequin que tout l’appareil métaphysique de l’Ethique de Spinoza s’est effondré avec la notion de substance, mais que cela n’entame pas la vérité profonde du spinozisme, qui est celle de l’Esprit, et réclame la lecture du « Traité de la réforme de l’entendement » pour être comprise.

Notons pour terminer que le triste état de la France actuelle témoigne d’une perte complète du sens des valeurs spirituelles, depuis la disparition de Brunschvicg en 1944 et le remplacement de l’idéalisme mathématisant par l’existentialisme, le matérialisme dialectique ou pas et la déconstruction : il faut lutter contre le jihadisme (et contre la corruption de l’Esprit dans une idéologie comme l’Islam) d’abord du point de vue du plan spirituel, et non pas du point de vue du plan vital, pour le « vivre ensemble », comme dans l’idéologie du « Je suis Charlie », d’ailleurs l’omniprésence de ce « je suis » ces derniers temps (Je suis Charlie, Je suis Ahmed, Je suis musulman, etc..) montre bien l’impossible rupture avec l’ontologique et l’Etre pour s’orienter vers l’Esprit et l’Un qui n’est pas mais DOIT être.

Penser selon l’être ou penser selon l’Un : toujours le choix qui nous a été laissé par Brunschvicg en 1943 deux mois avant sa mort.

« Penser l’être nous éloigne de Dieu » ( et donc les religions nous éloignent de Dieu), « mais méditer l’Un nous y ramène »

Comme tout est clair et lumineux quand on a posé les vraies questions…
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