#BrunschvicgPCPO #BrunschvicgVFconversion Mais qu’est ce que l’accès individuel au plan universel de l’Idée?

Quelques précisions à propos de l’article précédent :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/06/12/le-plan-vital-exige-la-formation-de-collectivites-familles-tribus-nations-mais-lacces-au-plan-spirituel-ne-peut-etre-quindividuel/

Comment l’individu moderne, retranché dans son bunker plein d’écrans à ressasser la « petite histoire de son âme », s’élèverait il à l’universel qui est Esprit ?

Il y faut une ascèse préalable, venant s’ajouter à celle de Montaigne en d’autres temps.

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1_intro.html

« C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective. De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne. »

Mais si Descartes est redevable à Montaigne, c’est Descartes, pas Montaigne, qui répond à Théophraste à 20 siècles de distance:

« Théophraste se demande si le mouvement circulaire n’est pas au contraire d’une nature inférieure à celui de l’âme surtout au mouvement de la pensée, duquel naît ce désir où Aristote lui-même a cherché la source du mouvement du ciel. »

A la question précisée par ce fragment de Théophraste, qui sonne comme un adieu de l’Occident à lui-même, nous savons qu’il a fallu attendre plus de vingt siècles pour que Descartes y apporte enfin la réponse. Dans l’intervalle, l’éclipse des valeurs proprement et uniquement spirituelles sera complète dans la littérature européenne : la voie est libre aussi bien pour l’importation directe des divers cultes d’Égypte ou d’Asie que pour les fantaisies de synthèses entre le vocabulaire des Écoles philosophiques et la tradition des récits mythologiques. »

Car pour Montaigne l’individu se réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, à la « petite histoire de son âme », à ce qui est seulement psychique, et qui, faisant partie du monde, est un empêchement majeur à l’accès au plan spirituel:

« Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ». Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse. »

Certes « Le propre de la sagesse cartésienne, c’est qu’elle accepte dès l’abord, comme bienfaisante el salutaire, l’épreuve du doute de Montaigne. »

Mais elle dépasse le doute par la « lumière intérieure » qui est celle non de l’âme (plan psychique, encore infesté de vital et de sentimental) mais de l’esprit c’est à dire de ce qui en l’individu dépasse le fini pour accéder à l’infini qui est « ce qui en moi est au delà et avant moi »:

« Une même présence de lumière intérieure fait de l’existence du moi pensant et de l’existence du Dieu infini les moments d’une seule intuition : elle a sa racine dans la clarté et dans la distinction de la mathématique « pure et abstraite » ; elle a son application dans la clarté et dans la distinction d’une physique mathématique qui explique les phénomènes de l’univers comme objets de la géométrie spéculative. Le mécanisme de la nature et l’autonomie de l’esprit sont les deux faces solidaires de la science que l’homme constitue lorsque, attentif à lui-même, il déroule, par la seule spontanéité de son intelligence, les « longues chaînes de raisons », dont il appartient à l’expérience de prouver qu’elles forment en effet la trame solide des choses, indépendamment des apparences qu’y adjoint l’animalité des sens ou de l’imagination.
Cette intériorité de la pensée à la vérité, voilà quelle sera désormais la seconde assise, l’assise définitive, du spiritualisme occidental. Il y a presque trois siècles que le Discours de la méthode a terminé, décidément, le Moyen âge post-aristotélicien ; et depuis trois siècles le type de vérité, créé par l’avènement de la physique mathématique, n’a cessé, à mesure qu’il croissait en valeur objective, d’approfondir sa raison d’être, par un double appel aux initiatives humaines de l’invention analytique et de la technique expérimentale. Le savant prend conscience que son univers est d’autant plus réel qu’il s’éloigne davantage des apparences immédiates, des données sensibles, pour ramener des faits, toujours plus minutieusement précisés, à un réseau d’équations, toujours plus dense. Le langage mathématique, qui pouvait d’abord sembler si abstrait, pour ne pas dire si étrange, en face des aspects infiniment variés de la nature, est pourtant le seul dans lequel nous savons qu’elle accepte de répondre effectivement aux questions qui lui sont posées, le seul donc par quoi l’homme, acquérant la dignité de vérité, soit assuré de s’élever, par delà l’ordre de la matière et l’ordre de la vie, jusqu’à l’ordre de l’esprit.
 »

Montaigne correspond au doute, qui est salutaire et nécessaire, mais doit être dépassé, grâce à la mathesis universalis « semblable à la lumière du Soleil » dans l’accès au Savoir, qui correspond à Descartes. Je sais parce que j’ai douté (des croyances collectives) mais si je sais vraiment, je ne puis douter du fait que je sais : je sais que je sais.

Quant à Pascal il correspond au « croire » : un croire ultime venant après le doute et le savoir de l’ordre de l’esprit, un croire en un ordre de la grâce qui formera le fond du Mémorial de 1654:

http://anecdonet.free.fr/iletaitunefoi/Dieu/M%E9morialdeBlaisePascal.html

« Dieu d’Abraham. Dieu d’Isaac. Dieu de Jacob
non des philosophes et savants.
Certitude, joie, certitude, sentiment, vue, joie
Dieu de Jésus‑Christ.
 »

Seulement il n’y a pas réciprocité : si je crois, je dois savoir que je crois, pour éviter de croire que je sais, alors que je ne fais que croire.

Et Brunschvicg a définitivement répondu à Pascal à la place de Descartes, qui était mort depuis quatre ans en 1654, dans sa « Querelle de l’athéisme » en 1928, trois siècles après donc, les trois siècles d’existence du nouveau type de vérité créé par l’avènement de la physique mathématique, avènement-événement (non chanté par Badiou qui est pourtant poète à ses heures) qui est un « changement d’axe de la vie religieuse »:

« Il y a presque trois siècles que le Discours de la méthode a terminé, décidément, le Moyen âge post-aristotélicien ; et depuis trois siècles le type de vérité, créé par l’avènement de la physique mathématique, n’a cessé, à mesure qu’il croissait en valeur objective, d’approfondir sa raison d’être, par un double appel aux initiatives humaines de l’invention analytique et de la technique expérimentale. Le savant prend conscience que son univers est d’autant plus réel qu’il s’éloigne davantage des apparences immédiates, des données sensibles, pour ramener des faits, toujours plus minutieusement précisés, à un réseau d’équations, toujours plus dense. Le langage mathématique, qui pouvait d’abord sembler si abstrait, pour ne pas dire si étrange, en face des aspects infiniment variés de la nature, est pourtant le seul dans lequel nous savons qu’elle accepte de répondre effectivement aux questions qui lui sont posées, le seul donc par quoi l’homme, acquérant la dignité de vérité, soit assuré de s’élever, par delà l’ordre de la matière et l’ordre de la vie, jusqu’à l’ordre de l’esprit »

La « Querelle de l’athéisme » de Brunschvicg, venant après celle de Fichte plus d’un siècle avant, forme l’annexe final du livre « De la vraie et de la fausse conversion » qui fait une apparition dans le film « Ma nuit chez Maud » d’Eric Rohmer (1969):

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

« M. Léon BRUNSCHVICG présente à la Société les considérations suivantes :

Le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles est défini avec précision par les termes du Mémorial du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. Il est donc important de soumettre à l’examen les moments du processus spéculatif qui explique et qui, selon nous, commande la nécessité de l’alternative. »

Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer et la pensée de Brunschvicg et Pascal

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