« Melmoth réconcilié » de Balzac: le plan vital et sa finitude dévoilés

J’ai recopié ici les passages les plus significatifs et les plus admirables de ce conte fantastique de Balzac: « Melmoth réconcilié »

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/jaurai-donc-euphrasie-dit-le-clerc-balzac-melmoth-reconcilie/

Balzac a écrit cette histoire en s’inspirant de l’œuvre de Charles Maturin:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Melmoth_réconcilié

Pourquoi Melmoth est il errant, et pourquoi est il associé au mythe du « juif errant » ?
Parce que l’errance est exprimée par l’Histoire dite « Sainte » qui raconte l’errance d’Israel au désert après la sortie d’Egypte : la Terre Sainte symbolise le plan spirituel, le désert symbolisé l’ascèse libératrice, et l’Egypte le plan vital et son esclavage. Seulement il arrive que l’ascèse ne soit pas libératrice, et se poursuive indéfiniment.
Car le plan vital est certes fini, alors que le plan des Idées est Un et Infini, d’où sa formule:

1 = ∞

mais il est fini sur le mode de l’indéfini : on peut toujours varier les plaisirs, si je n’aime plus les blondes (les bières je veux dire) je peux essayer les brunes ou les rousses, « quand c’est fini et ni ni ni ça recommence » comme dit la chanson…et c’est aussi ce que répond Brando à Maria Schneider qui lui dit : »c’est fini » à la fin du « Dernier tango à Paris », film sur l’errance d’un américain à Paris, mais sur un tout autre registre que la comédie musicale de Minnelli « Un américain à Paris » vingt ans plus tôt (et Kubrick se moque lui aussi de cette comédie musicale dans « Orange mécanique » en filmant le viol d’une femme par Alex aux accents de « I’m singing in the rain »)

Comme le précise la page Wikipedia sur « Melmoth », cette histoire de pacte avec le diable est proche de celle de Faust, ainsi qu’avec le mythe du « juif errant ».
Le thème faustien est quand même bien plus riche en harmoniques diverses, jusqu’à devenir le symbole du déclin de l’Occident selon Spengler.La tentation faustienne est celle de la science qui recherche la seule puissance au lieu de la sagesse (ce qui était l’objectif de la science bonne et morale du 17ème siècle, non encore séparée de la philosophie). Il existe un livre à ce sujet de Michel Faucheux:

« La tentation de Faust ou la science dévoyée »

qui est en lecture partielle sur Google:

https://books.google.fr/books?id=nGkHaAvo0uYC&pg=PT9&lpg=PT9&dq=faust+science+dévoyée&source=bl&ots=45iavEnIut&sig=WCEzfmn-Cg1AiXApWk0yfqUWP4U&hl=fr&sa=X&ved=0CCkQ6AEwA2oVChMIlpO3l4CcxwIViesUCh2URgH5#v=onepage&q=faust%20science%20dévoyée&f=false

Pour ma part, et je ne suis pas le seul, j’interprète Faust, en tout cas le personnage originel, comme un prédécesseur des scientifiques du 17 eme siècle qui, déçu par la magie et autre pseudo-sciences, se tourne vers l’exploration du réel par la science ou ce qui en était le stade initial, mais conservant une tour d’esprit magique il se met à viser la puissance et non la connaissance.

Après, chez des créateurs comme Goethe la légende se complexifie…

Alexandre Sokurov a réalisé un grand film là dessus, voici le lien pour le voir mais en allemand non sous-titré:

https://ledocteurfaustus.wordpress.com/2015/04/16/faust-daleksandr-sokourov/

Mais revenons à Melmoth et à Balzac, on trouve des notations tout à fait réjouissantes sur la Bourse (de nos jours, Castanier serait trader, et il ne chercherait plus sa maîtresse ruineuse Aquilina à Paris mais en Thaïlande où il se rendrait dans son jet privé lorsqu’il aurait envie d’un peu de « distraction »):

« Il est un endroit où l’on cote ce que valent les rois, où l’on soupèse les peuples, où l’on juge les systèmes, où les gouvernements sont rapportés à la mesure de l’écu de cent sous, où les idées, les croyances sont chiffrées, où tout s’escompte, où Dieu même emprunte et donne en garantie ses revenus d’âmes, car le pape y a son compte courant. Si je puis trouver une âme à négocier, n’est-ce pas là ?
Castanier alla joyeux à la Bourse, en pensant qu’il pourrait trafiquer d’une âme comme on y commerce des fonds publics.
 »

La « part de paradis » que perdent ceux qui passent contrat avec le Diable désigne évidemment le plan spirituel, ou ordre de l’esprit, par opposition au plan vital, ordre de la chair, il m’est impossible de savoir si Balzac croyait réellement à l’au delà sous la forme non philosophique:

« Parlez plus bas, répondit le caissier ; si je vous proposais une affaire où vous pourriez ramasser autant d’or que vous en voudriez…
— Elle ne paierait pas mes dettes, car je ne connais pas d’affaire qui ne veuille un temps de cuisson.
— Je connais une affaire qui vous les ferait payer en un moment, reprit Castanier mais qui vous obligerait à…
— A quoi ?
— A vendre votre part du paradis. N’est-ce pas une affaire comme une autre ? Nous sommes tous actionnaires dans la grande entreprise de l’éternité.
 »

La grande entreprise de l’éternité c’est l’histoire humaine (seul primate à avoir potentiellement une autre histoire que la répétition des cycles de la reproduction et des générations).

Mais bien sûr l’autre grand symbole du plan vital (à part l’argent qui est brassé en Bourse) c’est le sexe, qui assure le renouvellement des générations, d’ailleurs dans « A bout de souffle » de Godard le romancier Parvulesco joué par Jean-Pierre Melville dit lors de son interview à Orly à propos de ce que veulent les gens : « pour les hommes, les femmes, et pour les femmes : l’argent ».
Aussi ce passage qui donne le clap de fin est il le somment de la nouvelle de Balzac, et sans doute un sommet de la littérature universelle:

« Que faire pour avoir dix mille francs ? se disait-il, prendre la somme que je dois porter à l’enregistrement pour cet acte de vente. Mon Dieu ! mon emprunt ruinera-t-il l’acquéreur, un homme sept fois millionnaire ? Eh ! bien, demain, j’irai me jeter à ses pieds, je lui dirai : « Monsieur, je vous ai pris dix mille francs, j’ai vingt-deux ans, et j’aime Euphrasie, voilà mon histoire. Mon père est riche, il vous remboursera, ne me perdez pas ! N’avez-vous pas eu vingt-deux ans et une rage d’amour ? » Mais ces fichus propriétaires, ça n’a pas d’âme ! Il est capable de me dénoncer au procureur du roi, au lieu de s’attendrir. Sacredieu ! si l’on pouvait vendre son âme au diable ! Mais il n’y a ni Dieu ni diable, c’est des bêtises, ça ne se voit que dans les livres bleus ou chez les vieilles femmes. Que faire ?

— Si vous voulez vendre votre âme au diable, lui dit le peintre en bâtiment devant qui le clerc avait laissé échapper quelques paroles, vous aurez dix mille francs.

— J’aurai donc Euphrasie, dit le clerc en topant au marché que lui proposa le diable sous la forme d’un peintre en bâtiment.

Le pacte consommé, l’enragé clerc alla chercher le châle,

monta chez madame Euphrasie ; et, comme il avait le diable au corps, il y resta douze jours sans en sortir en y dépensant tout son paradis, en ne songeant qu’à l’amour et à ses orgies au milieu desquelles se noyait le souvenir de l’enfer et de ses priviléges.

L’énorme puissance conquise par la découverte de l’Irlandais, fils du révérend Maturin, se perdit ainsi.

 »

Tout ça pour ça ? tout ça pour ça !!!

Faudra dire ça aux musulmans qui conçoivent les délices des Jardins d’Allah comme une orgie éternelle avec leurs 72 « Euphrasies ».

L’islam est tout simplement l’introduction (sic!!!) du plan vital dans le plan spirituel

Et cette « introduction » là, aucun lubrifiant ne la fera passer ….

Le pauvre clerc, trop stupide pour refiler la « patate chaude » (qui ressemble fort à un paquet d’actions en chute libre dont il faut à tout prix se débarrasser) paye pour tous les autres, et crève dans un grenier en compagnie de « la stupide déesse Honte »:

« Le treizième jour de ses noces enragées, le pauvre clerc gisait sur son grabat, chez son patron, dans un grenier de la rue Saint-Honoré. La Honte, cette stupide déesse qui n’ose se regarder, s’empara du jeune homme qui devint malade, il voulut se soigner lui-même, et se trompa de dose en prenant une drogue curative due au génie d’un homme bien connu sur les murs de Paris. Le clerc creva donc sous le poids du vif-argent, et son cadavre devint noir comme le dos d’une taupe. Un diable avait certainement passé par là, mais lequel ? Etait-ce Astaroth ?

— Cet estimable jeune homme a été emporté dans la planète de Mercure, dit le premier clerc à un démonologue allemand qui vint prendre des renseignements sur cette affaire.

— Je le croirais volontiers, répondit l’Allemand.

— Ha !

— Oui, monsieur, reprit l’Allemand, cette opinion s’accorde avec les propres paroles de Jacob Boehm, en sa quarante-huitième proposition sur la TRIPLE VIE DE L’HOMME, où il est dit que si Dieu a opéré toutes choses par le FIAT, le FIAT est la secrète matrice qui comprend et saisit la nature que forme l’esprit né de Mercure et de Dieu.

— Vous dites, monsieur ?

L’Allemand répéta sa phrase.

— Nous ne connaissons pas, dirent les clercs.

— Fiat ?… dit un clerc, fiat lux !

— Vous pouvez vous convaincre de la vérité de cette citation, reprit l’Allemand en lisant la phrase dans la page 75 du Traité de la TRIPLE VIE DE L’HOMME imprimé en 1809, chez monsieur Migneret, et traduit par un philosophe, grand admirateur de l’illustre cordonnier.

— Ha ! il était cordonnier, dit le premier clerc. Voyez-vous ça !

— En Prusse ! reprit l’Allemand.

— Travaillait-il pour le roi ? dit un béotien de second clerc.

— Il aurait dû mettre des béquets à ses phrases, dit le troisième clerc.

— Cet homme est pyramidal, s’écria le quatrième clerc en montrant l’Allemand.

Quoiqu’il fût un démonologue de première force, l’étranger ne savait pas quels mauvais diables sont les clercs ; il s’en alla, ne comprenant rien à leurs plaisanteries, et convaincu que ces jeunes gens trouvaient Boehme un génie pyramidal.

— Il y a de l’instruction en France, se dit-il.

Paris, 1835 »

Une réflexion au sujet de « « Melmoth réconcilié » de Balzac: le plan vital et sa finitude dévoilés »

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