« SECONDS » (1966) de John Frankenheimer: la seconde naissance travestie par la « nouvelle vie »

J’ai vu ce film extraordinaire, ressorti en salle l’an dernier, et en avais tiré plusieurs articles notamment:

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/2014/07/19/john-frankenheimer-seconds-1966/

« Seconds » (« L’opération diabolique ») forme avec Un crime dans la tête » et »Sept jours en Mai » la « trilogie paranoïaque » de John Frankenheimer

mais en juillet 2014 je n’avais pas encore eu l’idée, ou plutôt la « révélation » (intérieure, résultant de réflexions et lectures incessantes), de ce FAIT (vérifié régulièrement ici) que TOUT, absolument tout, tourne autour de la séparation pour l’être humain en le plan vital ou naturel ou ordre de la chair et le plan spirituel ou ordre de l’esprit ou plan de l’Idée ou « monde des idées », qu’on peut même appeler « monde spirituel » à condition de ne pas tomber dans le piège où s’est embourbée l’anthroposophie de Rudolf Steiner après 1900, et qui consiste à le calquer sur le monde naturel.

C’est au fond le véritable sens de la Croix qui résume ce que nous appelons après Spinoza et Brunschvicg : « christianisme des philosophes », c’est à dire un christianisme débarrassé des prières, hosties, messes ou autres rites, surnaturel et autres bondieuseries, et surtout débarrassé des nonnes, curés, cardinaux et de cet insupportable Pape François, aussi abject que son prédécesseur Benoît 16 était admirable.

L’axe horizontal de la Croix est le plan vital, le monde naturel, caractérisé par le temps envisagé comme perpétuité, et par la finitude qui est indéfinie,nillimitée: la physique de la Relativité générale nous apprend que le rayon de l’Univers (considéré comme une variété riemannienne spatio-temporelle) est fini mais que l’Univers est illimité (d’ailleurs par quoi serait il limité, puisque « tout ce qui arrive » se produit en lui?)
L’axe vertical de la Croix représente le plan spirituel, caractérisé par l’éternité qui est fulguration, non pas perpétuité comme « mauvais infini » c’est à dire infini imaginaire. On y accède, à ce véritable Infini, par la « porte étroite » qui est l’instant en tant que croisée du temps (naturel, vital) et de l’éternité, loin de la large route menant à la perdition suivie par la foule des athées « ahrimaniens » (ceux qui pensent qu’il n’y a que le plan vital, et rien d’autre) et les croyants « lucifériens » de toutes les religions ou sectes ( ceux qui se font une fausse idée du plan spirituel comme : « au delà où nous entrerions après la mort », ou « monde régénéré et « parfait » après la Révolution communiste ou nazie, ou après la venue du Messie).

Toutes ces conceptions pêchent parce qu’elles échouent à rendre compte de la complète rupture du temps spirituel, qui est redressement, par rapport au temps du monde naturel, biologique, caractérisé par l’entropie. Je suis persuadé que ce redressement est symbolisé par la Lame XX du Tarot : le Jugement.

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Tout cela revient aussi à affirmer comme Brunschvicg dans sa « querelle de l’athéisme » qu’il n’y a pas, au delà de l’ordre de la chair et de l’ordre de l’esprit, un ordre surnaturel qui serait celui de la grâce ou de la charité selon Pascal:

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/la-querelle-de-latheisme/

Et c’est aussi Brunschvicg qui explique le mieux le thème chrétien (et pas seulement chrétien) de la seconde naissance qui « ouvre le Royaume des cieux », tel qu’il est abordé dans l’Evangile de Jean chapitre 3 lors du dialogue de Jésus avec Nicodeme :

https://unedemeuresouterraineenformedecaverne.wordpress.com/le-salut-est-au-prix-dune-seconde-naissance-qui-seule-ouvre-le-royaume-de-dieu/

Chapitre 3 de l’évangile de Jean:

http://bible.catholique.org/evangile-selon-saint-jean/3266-chapitre-3

« 3 Jésus lui répondit: « En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne naît de nouveau, ne peut voir le royaume de Dieu. »
4 Nicodème lui dit: « Comment un homme, quand il est déjà vieux, peut-il naître? Peut-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère, et naître de nouveau? »
5 Jésus répondit:  » En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu
6 Car ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’Esprit est esprit.
7 Ne t’étonne pas de ce que je t’ai dit: il faut que vous naissiez de nouveau.
8 Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va: ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit. » »

On voit que Nicodeme ne comprend pas ce qu’est la seconde naissance, qui est rupture totale de la temporalité vitale par l’accès à une compréhension absolument nouvelle de ce qu’est le plan spirituel : il situe cette seconde naissance dans la même perspective, sinon dans le prolongement de la vie naturelle.

Or c’est exactement cette incompréhension que met en scène le film de Frankenheimer : « SECONDS ».

Certes il s’agit d’un récit fantastique, comme celui de « Melmoth réconcilié » de Balzac dont j’ai parlé ici hier, ou Faust : une sorte de pacte, se terminant forcément très mal, avec le « diable », qui est ici une mystérieuse « Organisation » qui propose à des hommes riches et âgés de leur procurer une « nouvelle vie » dans un corps rajeuni et rendu plus séduisant par une « opération chirurgicale » d’un nouveau genre, avec un nouveau nom, et l’assurance que leur famille, qui les croira morts, ne manquera de rien. Ils auront un nouveau métier correspondant à leurs aspirations profondes, de nouvelles relations, sentimentales ou amicales, etc..
C’est ainsi qu’Arthur Hamilton, cadre bancaire usé par l’existence (John Randolph) devient de par « l’opération diabolique » Antiochus Wilson (Rock Hudson) un séduisant artiste-peintre en Californie.
S’il réfléchissait il se demanderait d’où vient le cadavre que l’organisation fera passer pour le sien dans un accident, afin que tout le monde puisse le croire mort. Ceci concerne le niveau technique.
Second niveau, celui de la « morale » : est il vraiment « moral » de fuir toutes ses responsabilités sociales, familiales, pour aller « s’éclater » dans un corps transformé en buvant du vin tout nu dans une cuve où l’on foule le raisin en compagnie d’accortes jeunes femmes nues elles aussi, dans une sorte d’initiation dionysiaque et orgiaque ?
Mais bien sûr ce qui cloche vraiment est tout autre et nous le comprenons à la lumière des considérations précédentes : si le plan vital est fini, alors il est néant relativement à l’infini du plan spirituel, comme une réflexion mathématique sommaire nous en persuade : un nombre fini divisé par l’infini, cela donne toujours zéro.
On pourra donc mener autant de nouvelles vies que l’on voudra, vider autant de coupes de vin et avoir autant de maîtresses que l’on voudra, cela donnera toujours zéro : le Néant.

C’est d’ailleurs ce que le directeur de « l’organisation », joué par un Will Geer époustouflant, explique à Hamilton hésitant pour le décider à franchir le pas, dans la scène suivante (en anglais non traduit)qui est absolument terrifiante (car on y voit un homme se défaire de sa liberté pour la confier à un autre, d’une persuasion diabolique:

https://vimeo.com/82938978

Admirez (en tremblant d’horreur) comme il arrive à le retourner, à détruire tous ses arguments, et finalement à le persuader de ce qui est certes une vérité:
« La vie ne vaut rien », c’est à dire le plan vital est Néant

mais qui devient destructrice si elle n’est pas accompagnée de cette autre vérité:

« Mais rien ne vaut la vie », ou encore « la finitude est néant, mais relativement à l’Infini qu’est l’ordre de l’Esprit et de l’Idée »

La scène se termine par : « il n’y a plus rien n’est ce pas ? » : amour (familial et conjugal) métier, tout cela n’est plus rien…et donc cela n’a jamais été rien…seulement Hamilton devrait réfléchir et (se) demander : mais si ce n’est rien, est ce qu’une nouvelle existence échappera à ce constat « métaphysique »?

et il y a ensuite la scène, terrifiante aussi, mais moins à mon avis, de la fin : Will Geer le directeur vient trouver le nouveau personnage remplaçant le vieil Hamilton, le séduisant Wilson qui n’a cependant pas trouvé la satisfaction qu’il voulait vraiment, au fond de lui même, sans en être conscient : car ce qu’il veut, ce que nous voulons tous, c’est l’Infini véritable du plan de l’Idée, pas le mauvais infini de la perpétuité vitale..
Puis les docteurs l’ embarquent en lui parlant d’une nouvelle opération qui lui donnerait enfin le bonheur, mais en réalité ils vont le tuer et maquiller son cadavre pour faire croire à la mort d’un nouveau « client de l’organisation qui veut une nouvelle vie »
Et Wilson le comprend lors qu’apparaît un pasteur (il est de confession protestante) pour l’accompagner jusqu’à la salle d’opération en lui récitant l’Evangile, ou les psaumes…nouvelle façon de le tromper et de lui fermer les yeux de l’esprit jusqu’au bout:

https://vimeo.com/82938980

***

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