#BrunschvicgRaisonReligion le prologue du Traité de la réforme de l’entendement de Spinoza

La première des trois oppositions fondamentales, entre Moi vital et Moi spirituel, qui est le thème du chapitre 1 de « Raison et religion » de Léon Brunschvicg:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/19/brunschvicgraisonreligion-les-oppositions-fondamentales-moi-vital-ou-moi-spirituel/

est clairement visible dans le début du Traité de la réforme de l’entendement de Spinoza qui est sur Wikisource:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Traité_de_la_réforme_de_l’entendement

mais la lecture sur ce site est préférable car le plan du livre est mieux mis en évidence et le texte français est accompagné du latin:

http://hyperspinoza.caute.lautre.net/spip.php?rubrique316

« (1) 1. L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles, et que tous les objets de nos craintes n’ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu’autant que l’âme en est touchée, j’ai pris enfin la résolution de rechercher s’il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur. »

Comment ne pas reconnaître dans « les événements ordinaires de la vie commune, qui sont choses vaines et futiles » ce que nous appelons ici le plan vital ou ordre de la chair, et dont l’Ecclésiaste-Qohelet affirme que c’est là « vanité des vanités » et « poursuite du vent »

http://www.info-bible.org/lsg/21.Ecclesiaste.html

Beaucoup de lecteurs ont noté le caractère tragique et inhabituel de ce début, où Spinoza décrit son itinéraire, un peu comme Descartes dans le Discours de la méthode. Il se place dans la situation du membre de l’humanité commune qui débute et ne sait pas encore s’il existe un « bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur. »: ce bien véritable sera évidemment ce que nous appelons ici « plan spirituel ».

Est ce un hasard si nous retrouvons ainsi l’itinéraire de la conscience de l’individu Spinoza au 17 eme siècle dans les textes divers de l’œuvre de Brunschvicg au vingtième siècle, notamment celui ci qui est sans doute le plus beau et le plus clair, et où Brunschvicg cite d’ailleurs le titre de l’ouvrage, « De intellectus emendatione »?

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

« « le propre de l’esprit est de s’apparaitre à lui même dans la certitude d’une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c’est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique… ce qui est constitutif de l’esprit est l’unité d’un progrès par l’accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète. Le problème est dans le passage , non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza « De intellectus emendatione » , en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan«  »

C’est sans doute le texte (tiré d’ailleurs de « Raison et religion ») où Brunschvicg oppose le plus nettement le plan vital (ce nom n’est donc pas notre invention) où sont établies les « religions » et auquel correspondent les métaphysiques de la vie, et la « philosophie de la conscience pure » qui est la sienne et celle de Spinoza avant lui, mais est aussi celle de Platon : l’idéalisme mathématisant, critique et spiritualiste, c’est à dire répondant positivement à la question angoissée que se pose le débutant Spinoza : existe t’il un bien véritable qui nous permette de ne pas désespérer une fois que nous avons compris comme l’Ecclesiaste la vanité et la futilité des occurrences de la vie commune, gouvernée par la passion de l’argent, de la volupté et de la « réputation », c’est à dire « la puissance et la gloire »?

Et qui répond positivement avec « la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée »…
Car il serait vain, d’une vanité encore bien pire que la « vanité des vanités » du plan vital de répondre à l’homme qui se meurt littéralement de désespoir dont Spinoza décrit l’état d’esprit :

« Oui, il existe un bien véritable, et si tu suis mes leçons et. Deviens membre de mon mouvement spirituel tu le trouveras à coup sûr, un jour ou l’autre »
Soyons honnêtes : n’est ce pas la réponse donnée par Rudolf Steiner à ses « disciples » après 1900, une fois qu’il a rompu avec la « Philosophie de la liberté » de 1894, c’est à dire une fois qu’il a rompu avec la…liberté, en s’embrigadant dans la secte théosophique de H P Blavatsky et Annie Besant, prison qu’il quittera quelques années plus tard pour fonder sa propre prison l’anthroposophie, dont il deviendra le Directeur…emprisonné lui même ?

Ce que fait la philosophie véritable, celle de Spinoza et Brunschvicg, est tout autre : elle apporte la méthode permettant immédiatement au désespéré (que nous sommes tous) de scier immédiatement les barreaux de la prison et d’être libre, pas demain mais tout de suite s’il le veut..
Cette méthode, cette unique méthode de la philosophie brunschvicgienne, c’est la réflexion qui apporte avec elle sa lumière qui est l’intelligence de l’idée.

Il existe un autre ouvrage de jeunesse de Brunschvicg, datant de 1900, sur lequel j’avais écrit cet article:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/20/la-seule-vraie-religion/

« 

Introduction à la vie de l’esprit

 »

et ces quelques lignes rejoignent la pensée de Spinoza lorsqu’il caractérise ainsi le « Bien véritable »:

« Ici je veux seulement dire en peu de mots ce que j’entends par le vrai bien, et quel est le souverain bien. Or, pour s’en former une juste idée, il faut remarquer que le bien et le mal ne se disent que d’une façon relative, en sorte qu’un seul et même objet peut être appelé bon ou mauvais, selon qu’on le considère sous tel ou tel rapport ; et de même pour la perfection et l’imperfection. Nulle chose, considérée en elle-même, ne peut être dite parfaite ou imparfaite, et c’est ce que nous comprendrons surtout quand nous saurons que tout ce qui arrive, arrive selon l’ordre éternel et les lois fixes de la nature.

13. Mais l’humaine faiblesse ne saurait atteindre par la pensée à cet ordre éternel ; l’homme conçoit une nature humaine de beaucoup supérieure à la sienne, où rien, à ce qu’il lui semble, ne l’empêche de s’élever ; il recherche tous les moyens qui peuvent le conduire à cette perfection nouvelle ; tout ce qui lui semble un moyen d’y parvenir, il l’appelle le vrai bien ;

et ce qui serait le souverain bien, ce serait d’entrer en possession, avec d’autres êtres, s’il était possible, de cette nature supérieure. Or, quelle est cette nature ? nous montrerons, quand il en sera temps[3] que ce qui la constitue, c’est la connaissance de l’union de l’âme humaine avec la nature tout entière.

 »

Cette « union de l’âme humaine avec la nature tout entière » n’évoque t’elle pas la « pensée ou méditation de l’Un » que nous nous fixons pour but ici?
Et n’est elle pas la même chose que Brunschvicg décrit en les termes suivants dans l’ouvrage de 1900 « Introduction à la vie de l’esprit »?

« 

« l’univers est bon, absolument bon, du moment que nous savons le comprendre; car nous sommes maîtres de n’y voir que ce qui s’unit à nous »…

….Rien ne peut interdire à l’intelligence de rencontrer dans le monde uniquement ce qui est fait pour elle, la loi d’où naît la vérité. Il n’y a pas d’évènement quelqu’inattendu qu’il soit , quelque contraire à nos tendances personnelles, qui ne serve à enrichir le domaine de notre connaissance.

Nous n’avons à redouter d’autre ennemi que l’erreur; et l’erreur, si nous savons l’avouer avec sincérité et nous en délivrer scrupuleusement, ne fait qu’augmenter le prix de la vérité définitvement possédée.

Rien ne peut empêcher la volonté de rencontrer dans le monde uniquement ce qu’elle cherche, l’occasion de se dévouer à l’intérêt supérieur de l’humanité; elle n’a rien à craindre, hors ses propres défaillances……

….. Une fois que nous avons rempli l’univers de notre esprit « il est incapable de nous rien renvoyer si ce n’est la joie et le progrès de l’esprit.

Et dés lors, ce que nous avons dit de l’univers, il faut le dire aussi de la vie.

La vie est bonne absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au dessus de toute atteinte, au dessus de la fragilité, au dessus de la mort.

La vraie religion est le renoncement à la mort;

elle fait que rien ne passe et rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme

 »

Une réflexion au sujet de « #BrunschvicgRaisonReligion le prologue du Traité de la réforme de l’entendement de Spinoza »

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