La très belle scène finale du film « Le septième sceau » de Bergman 

C’est ici mais pas dans la version originale les dialogues sont en anglais avec en plus des sous titres en anglais mais qui ne correspondent pas toujours tout à fait aux mots prononcés

Et l’intrigue est résumée ici :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Septième_Sceau
Cette scène finale est celle où tous les personnages , représentant toute la variété des positions métaphysiques face au probleme du sens de l’existence humaine, sont confrontés à la mort et réagissent selon leur niveau de conscience. Les personnages humbles ( comme le forgeron et son épouse) réagissent avec le « respect » dû à ce « Grand Personnage » qu’est la Mort(cela évoque ce chapitre du début de « La montagne magique » de Thomas  Mann où deux attitudes face à la mort sont décrites : révérence face à son aspect « sacré » et mépris irrévérencieux s’agissant de son aspect repoussant physiquement parlant : pourriture, dégradation dans le tombeau de tout ce qui constituait l’individualité du défunt, cet aspect est aussi dépeint dans le poème de Baudelaire :Une charogne:

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_baudelaire/une_charogne.html
L’épouse du Chevalier n’est pas humble, mais elle fait preuve de cette révérence envers la Mort  qui est tout simplement l’autre face du respect envers les aspects « sacrés » de la vie, du « plan vital »  auquel le « sacré » s’identifie toujours plus ou moins. 

  Jöns, l’écuyer, représente le nihilisme, l’hédonisme et le scepticisme modernes,  hérités par notre époque des Lumières agnostiques et relativistes propres au 18 eme siècle,  qui n’ont rien à voir avec les  Lumières cartésiennes, malebranchistes  et spinoziennes du siecle précédent  , on pourrait presque dire que le 18ème siècle se rattache directement au relativisme de Montaigne en ignorant ( en voulant ignorer) ce que Montaigne (représentant le « doute ») a rendu possible : Descartes comme représentant le Savoir. Brunschvicg reconnaît que sans Montaigne pas de Descartes, voir l’introduction au tome 1 des  » Écrits philosophiques »: l’humanisme de l’Occident:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1_intro.html

« C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective.<b> De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne.</b> »

« C’est un usage d’accabler Montaigne sous le grief de scepticisme sans se demander de quoi et pourquoi il est sceptique. Nul pourtant n’a eu un sens plus scrupuleux et plus profond de la vérité. « On reçoit la médecine comme la géométrie », écrit-il ; et d’un mot il écarte les superstitions ridicules, les pratiques occultes, qui apparentent le XVIe siècle au Moyen âge, et qui, même plus tard, font de Bacon, malgré ses prétentions à la méthode, l’un des plus complets et l’un des plus déconcertants parmi les exemplaires de la crédulité humaine. A aucun moment l’enthousiasme que Montaigne professe pour les lettres antiques, ne le détourne de mettre au jour les contradictions ruineuses des doctrines que la Grèce nous a transmises en matière de logique et de physique, de métaphysique et de morale. Montaigne va plus loin encore : il tire des guerres de religion l’effroyable « moralité » qu’elles comportent ; il a le courage d’insister, au début de son Apologie de Raimond Sebond, sur le contraste, qu’on dirait diabolique, entre le christianisme tel qu’il se prêche et la chrétienté telle qu’elle vit.

Il ne faut donc point se laisser tromper par l’attitude d’ironique réserve, que Montaigne étendra, des affirmations téméraires où s’aventurent philosophes et théologiens, aux négations sommaires que la Renaissance leur a parfois opposées. On ne trouvera point chez Montaigne cette « fausse humilité », masque de l’orgueil, qui refuse à la raison l’accès de problèmes qu’elle déclare impénétrables pour la faiblesse humaine, puis qui, tout d’un coup, se prévaudra d’inspirations ou de traditions auxquelles le caprice seul a pu conférer une apparence d’autorité. Si Montaigne évite de s’égarer dans les hauteurs où il pourrait aborder de front les formules transcendantes des dogmes, c’est pour en scruter les racines dans le sol humain, « trop humain », de notre propre histoire. Le crédit des lois repose, non sur la justice, mais sur la coutume qui en est, dira-t-il expressément, le fondement mystique. Et il n’y a pas, selon Montaigne deux psychologies, ou comme nous dirions aujourd’hui, deux sociologies, l’une en matière profane, l’autre en matière sacrée. La foi religieuse est d’essence géographique : « Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgordins ou Alemans. »
Voici donc ce qui se dégage avec les Essais pour former comme la première assise du spiritualisme occidental : une histoire naturelle des croyances au surnaturel, cette histoire même que Fontenelle et Bayle, Hume et Voltaire, de nos jours enfin MM. Frazer et Lévy-Bruhl, poursuivent, embrassant un champ de plus en plus vaste, selon des procédés de plus en plus assurés. Les explications totales, celles qui apportent à l’homme la clé de n’importe quelle énigme, depuis la création du monde jusqu’à la survie ou la résurrection des morts, sont, pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de M. Daniel Essertier, des formes inférieures d’explication. Dieu n’a pu être élevé au-dessus du principe d’identité que par des hommes demeurés eux-mêmes au-dessous du seuil de la logique. Tout recours au primat de la tradition nous rejette donc dans le lointain de la « mentalité primitive », à partir de laquelle se déroule, ininterrompu, le tissu mystique, ou mystifiant pour parler plus exactement, des représentations collectives. Pas de peuple d’élection, pas de culte d’exception. Ce n’est pas défendre l’Occident que de plaider pour l’incarnation du Christ contre l’incarnation du Bouddha ; au contraire, le trait caractéristique des communautés orientales est que chacune met sa propre Église et sa propre orthodoxie en concurrence avec les Églises voisines et les orthodoxies rivales. Par delà les luttes perpétuelles des espèces éclate, aux yeux d’un observateur impartial et désintéressé, l’identité du genre. Et déjà Montaigne se plaisait à relever dans l’Apologie de Raimond Sebond, les étranges exemples de « similitudes et convenances » que « le nouveau monde des Indes occidentales » offre avec le nôtre, « présent et passé » : circoncision et croix, usage des mitres et célibat des prêtres. Il prenait à témoins les « cannibales » venus à Rouen du temps de Charles IX, pour se convaincre, et pour convaincre ses lecteurs, que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »

On pourrait rattacher le plan de conscience dont témoigne  Jöns, l’écuyer à cet usage de Montaigne qui passe par dessus la tête de Descartes, en quelque sorte.. Seulement cela est incompatible avec le dynamisme spirituel de l’Occident véritable , tout entier tendu dans l’effort vers l’autonomie car comme le dit Brunschvicg, le cartésianisme accepte l’épreuve du doute de Montaigne mais pour la dépasser, la porter plus loin et fonder sur le doute radical (dans le cogito) un Savoir certain:

« Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ». Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse.


Le propre de la sagesse cartésienne, c’est qu’elle accepte dès l’abord, comme bienfaisante el salutaire, l’épreuve du doute de Montaigne. Si l’on réserve le point qui concerne la substance psychique et qui demeure comme une digression par rapport aux thèses essentielles du cartésianisme, aucun des dogmes enseignés par l’autorité, aucun des principes dont l’École faisait la pétition, n’intervient pour altérer la rationalité parfaite du lien entre la méthode et le système. Une même présence de lumière intérieure fait de l’existence du moi pensant et de l’existence du Dieu infini les moments d’une seule intuition : elle a sa racine dans la clarté et dans la distinction de la mathématique « pure et abstraite » ; elle a son application dans la clarté et dans la distinction d’une physique mathématique qui explique les phénomènes de l’univers comme objets de la géométrie spéculative. Le mécanisme de la nature et l’autonomie de l’esprit sont les deux faces solidaires de la science que l’homme constitue lorsque, attentif à lui-même, il déroule, par la seule spontanéité de son intelligence, les « longues chaînes de raisons », dont il appartient à l’expérience de prouver qu’elles forment en effet la trame solide des choses, indépendamment des apparences qu’y adjoint l’animalité des sens ou de l’imagination. »

 Sauf que nous sommes dans ce film au 13eme siècle, 400 ans avant Descartes, et que le relativisme athée de l’écuyer , né de l’observation lors des Croisades de croyances différentes, ne saurait être généralisé. Le chevalier , en homme de foi, prie Dieu, le seul Dieu qui lui vienne à l’idée, de les secourir car ils sont « pauvres’ fragiles et ignorants » .Le savoir de Descartes et Galilée n’est pas encore là..et l’écuyer sarcastique a beau jeu de lui répondre que dans ces ténèbres personne ne l’écoute.

Mais c’est évidemment la réaction de la jaune fille sans nom (jouée par Gunnel Lindlom) qui est la plus marquante  , l’épisode du film que personne ne peut oublier  (avec la « danse macabre » qui vient peut après, entrevue sur fond de ciel d’orage par le jongleur « voyant » moqué par sa femme):elle est la seule à s’agenouiller devant le Personnage mystérieux, dont on entrevoit l’ombre portée sur son visage et se borne au constat de la finitude radicale qui définit le plan vital : 

« it is finished this time » « cette fois c’est la fin » qui ressemble fort aux dernières paroles de Daniel Plainview à la fin de « There Will be blood » : « I am finished »:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/20/brunschvicgraisonreligion-exemple-1-de-lopposition-entre-plan-vital-et-plan-spirituel-paul-thomas-anderson/

Il me semble que dans la version originale en suédois du film de Bergman,  le sous titre traduit ce qu’elle dit par :

« Tout est consommé »

  
  

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