Archives pour la catégorie Balzac

#CochetBrunschvicg 4: le dialogue mathématique entre la masse et la lumière 

https://anthroposophiephilosophieetscience.wordpress.com/2016/10/14/cochetbrunschvicg-4-le-dialogue-entre-la-masse-et-la-lumiere/

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The big short

Je ne vais plus au cinéma, et pas à cause de mes craintes d’attentat qui sont réelles, mais parce que je supporte de moins en moins l’ambiance de salles de cinéma.Je viens de voir ce grand film seul dans ma chambre (noire) sur un site de streaming ; un film qui comporte beaucoup de citations et commence avec une de Mark Twain qui dit en gros ( je ne l’ai pas apprise par coeur):

« Ce n’est pas ce que vous ignorez qui vous attire les plus gros ennuis, mais ce dont vous êtes certain alors que ce n’est pas vrai » »

C’est le plan vital et son illusion de solidité et de « substantialité » qui est visé là et cette illusion est bien symbolisé par la fausse certitude de solidité de roc qui était celle des placements immobiliers dans la tête de tout le monde, investisseurs, gérants, traders, « experts en tous genres » avant la « crise des sub primes » de 2008. Seulement il est arrivé que la complexité de la titrisation, consistant à empiler des prêts hypothécaires de plus en plus risqués dans l’enveloppe de produits financiers vendus (par les banques) comme sans risques, sous l’étiquette AAA accordée par les agences de notation complices de la fraude
Comment le marché immobilier américain pouvait il s’effondrer entraînant avec lui toute l’économie mondiale par l’intermédiaire de faillites en série de banques « attrapées » au piège des CDO, ces paris en série sur d’autres paris garantis par des mécanismes de couverture du risque eux mêmes de plus en plus complexes et risqués ? Comment les ménages américains pouvaient ils en masse cesser de rembourser leurs prêts immobiliers? Et comment ces obligations hypothécaires appelées « subprimes », empaquetés dans des produits synthétiques complexes vendus comme sans risques par des banquiers en apparence au dessus de tout soupçon, pouvaient elles se révéler n’être que de « la merde » (junk bonds ») et ne valoir absolument rien , comme une « experte » nue dans son bain et ressemblant à une « escorte »nous le démontre au début du film ? Nous savons maintenant que ces prêts avaient été consentis par des organismes financiers sans scrupules, à des ménages qui ne présentaient pas les garanties suffisantes de remboursement, et que ces stratégies financières risquées avaient pour seul motif le profit financier immédiat, sur le dos bien sûr de ces familles qui n’avaient pour seule richesse que des « shit jobs » soumis aux aléas de la conjoncture qui « est une grosse pute » comme l’observe finement Gad El Maleh à la fin du film « Le capital » de Costa-Gavras, voir:

https://horreurislamique.wordpress.com/2012/11/27/le-capital-film-de-costa-gavras/

Shit jobs, junk bonds (boulots de merde, obligations pourries) , strings, seins nus strip-clubs tout cela s’enchaîne dans une ambiance à donner le tournis et se résume en un seul mot qui résume à lui seul le « plan vital » et ses mensonges : GREED (cupidité). Or nous savons que rien n’est réglé ,les banques ont empoché l’argent des cons tribuables américains pour combler leurs pertes ( dont seul était responsable leur appétit d’enrichissement illimité) .En 2015 les banques recommencent à vendre, sous un nom différent, des CDO. Me promenant la semaine dernière à Londres, j’ai vu, non loin de Trafalgar square, un groupe de jeunes danseurs rockers dont l’un portait un tee-shirt «  GREED IS GOOD »…à une dizaine de mètres de là des islamistes faisaient de la retape …comment s’en étonner ? C’est là la loi du plan vital , aussi dépeint dans le film de Max Ophuls  » La ronde »…la ronde des amours « éternelles » et des générations qui se renouvellent … Avant 2008 quelques originaux dont la seule originalité était de « regarder » (to look) au lieu de se ruer comme les autres à la chasse au profit immédiat avaient prévu ce qui allait arriver. Par mi des « experts » avaient calculé que les subprimes ne vaudraient bientôt plus rien et que jouer contre elles sur les marchés d’options pourrait un jour rapporter très gros. Nous disons ici depuis longtemps que le « plan vital » caractérisé par la finitude vaut exactement zéro relativement à l’Infini du plan spirituel… Autre version du « zéro et l’infini » de Koestler. Seulement ici pas de possibilité d’enrichissement par des swaps…possibilités qui appartiennent au plan vital et à ses illusions entachées de finitude… Voir « Melmoth réconcilié » de Balzac:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/jaurai-donc-euphrasie-dit-le-clerc-balzac-melmoth-reconcilie/

Ce n’est pas tel ou tel monde (capitaliste, communiste)qui est « pourri » et ne vaut rien , promis à la « fin du monde » que « chacun souhaite dans le secret de son coeur » selon une autre citation du film. C’est le monde, le plan vital des générations successives , de l’amour et de la mort donc, qui est fini et donc forcément promis à la FIN… »dans un bang ou dans un murmure »: voilà la certitude, intellectuelle et non pas empirique qui doit remplacer la fausse certitude de solidité-stabilité et de cohérence du « monde » promis à l’anéantissement.
« Oui mais dans ce cas on ne fait plus rien, tout se vaut pourquoi lutter contre le Mal : nazisme, Islam, DAESH, ? » me fera t’on observer…
« Pas pour protéger sa vie, pas pour des motifs de l’ordre du plan vital mais pour des Idées, appartenant au plan spirituel ». Sans cependant prôner le suicide qui n’est autre comme le faisait observer Schopenhauer que la suprême aporie de plan vital, masque du désir d’un plan vital, d’un monde qui serait plus conforme à nos désirs. Il faut écouter la vois d’André Simha dans son « manifeste pour l’autonomie » au début de « L’introduction à la vie de l’esprit » de Brunschvicg et remplacer le suicide par la dés-individuation (qui consiste à « effacer ses traces » donc tout ce qui nous rend finis, puisque comme le dit Spinoza  » toute détermination est négation »:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2016/01/24/brunschvicgintroduction-un-manifeste-pour-lautonomie/

Toutes nos conduites humaines , observées dans l’Histoire » en vue d’améliorer les sociétés et qui vont souvent jusqu’à la guerre, nous sont inspirés par l’Idée de Perfection en nous, qui n’est autre que le Dieu des philosophes et des savants « aperçu par la Raison désintéressée » (dit Brunschvicg dans  » Raison et religion »). Seulement si l’Idole du plan vital, le Dieu qui se choisit dans le Coran une « meilleure des communautés, ordonnant le louable et interdisant le blâmable  » , la oumma islamisa, prend la place du Dieu qui est Idée orientant la Raison, alors il se passe ce qui se passe aujourd’hui: une partie du monde , se fiant au calcul plutôt qu’à la mathesis désintéressée, entasse biens et richesses, que l’autre moitié du monde menée par l’Idole du plan vital qui est « GREED » sous un autre nom veut conquérir par le JIHAD. 2015 succède à 2008, et « Salafistes » à « The big short »
  

« Melmoth réconcilié » de Balzac: le plan vital et sa finitude dévoilés

J’ai recopié ici les passages les plus significatifs et les plus admirables de ce conte fantastique de Balzac: « Melmoth réconcilié »

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/jaurai-donc-euphrasie-dit-le-clerc-balzac-melmoth-reconcilie/

Balzac a écrit cette histoire en s’inspirant de l’œuvre de Charles Maturin:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Melmoth_réconcilié

Pourquoi Melmoth est il errant, et pourquoi est il associé au mythe du « juif errant » ?
Parce que l’errance est exprimée par l’Histoire dite « Sainte » qui raconte l’errance d’Israel au désert après la sortie d’Egypte : la Terre Sainte symbolise le plan spirituel, le désert symbolisé l’ascèse libératrice, et l’Egypte le plan vital et son esclavage. Seulement il arrive que l’ascèse ne soit pas libératrice, et se poursuive indéfiniment.
Car le plan vital est certes fini, alors que le plan des Idées est Un et Infini, d’où sa formule:

1 = ∞

mais il est fini sur le mode de l’indéfini : on peut toujours varier les plaisirs, si je n’aime plus les blondes (les bières je veux dire) je peux essayer les brunes ou les rousses, « quand c’est fini et ni ni ni ça recommence » comme dit la chanson…et c’est aussi ce que répond Brando à Maria Schneider qui lui dit : »c’est fini » à la fin du « Dernier tango à Paris », film sur l’errance d’un américain à Paris, mais sur un tout autre registre que la comédie musicale de Minnelli « Un américain à Paris » vingt ans plus tôt (et Kubrick se moque lui aussi de cette comédie musicale dans « Orange mécanique » en filmant le viol d’une femme par Alex aux accents de « I’m singing in the rain »)

Comme le précise la page Wikipedia sur « Melmoth », cette histoire de pacte avec le diable est proche de celle de Faust, ainsi qu’avec le mythe du « juif errant ».
Le thème faustien est quand même bien plus riche en harmoniques diverses, jusqu’à devenir le symbole du déclin de l’Occident selon Spengler.La tentation faustienne est celle de la science qui recherche la seule puissance au lieu de la sagesse (ce qui était l’objectif de la science bonne et morale du 17ème siècle, non encore séparée de la philosophie). Il existe un livre à ce sujet de Michel Faucheux:

« La tentation de Faust ou la science dévoyée »

qui est en lecture partielle sur Google:

https://books.google.fr/books?id=nGkHaAvo0uYC&pg=PT9&lpg=PT9&dq=faust+science+dévoyée&source=bl&ots=45iavEnIut&sig=WCEzfmn-Cg1AiXApWk0yfqUWP4U&hl=fr&sa=X&ved=0CCkQ6AEwA2oVChMIlpO3l4CcxwIViesUCh2URgH5#v=onepage&q=faust%20science%20dévoyée&f=false

Pour ma part, et je ne suis pas le seul, j’interprète Faust, en tout cas le personnage originel, comme un prédécesseur des scientifiques du 17 eme siècle qui, déçu par la magie et autre pseudo-sciences, se tourne vers l’exploration du réel par la science ou ce qui en était le stade initial, mais conservant une tour d’esprit magique il se met à viser la puissance et non la connaissance.

Après, chez des créateurs comme Goethe la légende se complexifie…

Alexandre Sokurov a réalisé un grand film là dessus, voici le lien pour le voir mais en allemand non sous-titré:

https://ledocteurfaustus.wordpress.com/2015/04/16/faust-daleksandr-sokourov/

Mais revenons à Melmoth et à Balzac, on trouve des notations tout à fait réjouissantes sur la Bourse (de nos jours, Castanier serait trader, et il ne chercherait plus sa maîtresse ruineuse Aquilina à Paris mais en Thaïlande où il se rendrait dans son jet privé lorsqu’il aurait envie d’un peu de « distraction »):

« Il est un endroit où l’on cote ce que valent les rois, où l’on soupèse les peuples, où l’on juge les systèmes, où les gouvernements sont rapportés à la mesure de l’écu de cent sous, où les idées, les croyances sont chiffrées, où tout s’escompte, où Dieu même emprunte et donne en garantie ses revenus d’âmes, car le pape y a son compte courant. Si je puis trouver une âme à négocier, n’est-ce pas là ?
Castanier alla joyeux à la Bourse, en pensant qu’il pourrait trafiquer d’une âme comme on y commerce des fonds publics.
 »

La « part de paradis » que perdent ceux qui passent contrat avec le Diable désigne évidemment le plan spirituel, ou ordre de l’esprit, par opposition au plan vital, ordre de la chair, il m’est impossible de savoir si Balzac croyait réellement à l’au delà sous la forme non philosophique:

« Parlez plus bas, répondit le caissier ; si je vous proposais une affaire où vous pourriez ramasser autant d’or que vous en voudriez…
— Elle ne paierait pas mes dettes, car je ne connais pas d’affaire qui ne veuille un temps de cuisson.
— Je connais une affaire qui vous les ferait payer en un moment, reprit Castanier mais qui vous obligerait à…
— A quoi ?
— A vendre votre part du paradis. N’est-ce pas une affaire comme une autre ? Nous sommes tous actionnaires dans la grande entreprise de l’éternité.
 »

La grande entreprise de l’éternité c’est l’histoire humaine (seul primate à avoir potentiellement une autre histoire que la répétition des cycles de la reproduction et des générations).

Mais bien sûr l’autre grand symbole du plan vital (à part l’argent qui est brassé en Bourse) c’est le sexe, qui assure le renouvellement des générations, d’ailleurs dans « A bout de souffle » de Godard le romancier Parvulesco joué par Jean-Pierre Melville dit lors de son interview à Orly à propos de ce que veulent les gens : « pour les hommes, les femmes, et pour les femmes : l’argent ».
Aussi ce passage qui donne le clap de fin est il le somment de la nouvelle de Balzac, et sans doute un sommet de la littérature universelle:

« Que faire pour avoir dix mille francs ? se disait-il, prendre la somme que je dois porter à l’enregistrement pour cet acte de vente. Mon Dieu ! mon emprunt ruinera-t-il l’acquéreur, un homme sept fois millionnaire ? Eh ! bien, demain, j’irai me jeter à ses pieds, je lui dirai : « Monsieur, je vous ai pris dix mille francs, j’ai vingt-deux ans, et j’aime Euphrasie, voilà mon histoire. Mon père est riche, il vous remboursera, ne me perdez pas ! N’avez-vous pas eu vingt-deux ans et une rage d’amour ? » Mais ces fichus propriétaires, ça n’a pas d’âme ! Il est capable de me dénoncer au procureur du roi, au lieu de s’attendrir. Sacredieu ! si l’on pouvait vendre son âme au diable ! Mais il n’y a ni Dieu ni diable, c’est des bêtises, ça ne se voit que dans les livres bleus ou chez les vieilles femmes. Que faire ?

— Si vous voulez vendre votre âme au diable, lui dit le peintre en bâtiment devant qui le clerc avait laissé échapper quelques paroles, vous aurez dix mille francs.

— J’aurai donc Euphrasie, dit le clerc en topant au marché que lui proposa le diable sous la forme d’un peintre en bâtiment.

Le pacte consommé, l’enragé clerc alla chercher le châle,

monta chez madame Euphrasie ; et, comme il avait le diable au corps, il y resta douze jours sans en sortir en y dépensant tout son paradis, en ne songeant qu’à l’amour et à ses orgies au milieu desquelles se noyait le souvenir de l’enfer et de ses priviléges.

L’énorme puissance conquise par la découverte de l’Irlandais, fils du révérend Maturin, se perdit ainsi.

 »

Tout ça pour ça ? tout ça pour ça !!!

Faudra dire ça aux musulmans qui conçoivent les délices des Jardins d’Allah comme une orgie éternelle avec leurs 72 « Euphrasies ».

L’islam est tout simplement l’introduction (sic!!!) du plan vital dans le plan spirituel

Et cette « introduction » là, aucun lubrifiant ne la fera passer ….

Le pauvre clerc, trop stupide pour refiler la « patate chaude » (qui ressemble fort à un paquet d’actions en chute libre dont il faut à tout prix se débarrasser) paye pour tous les autres, et crève dans un grenier en compagnie de « la stupide déesse Honte »:

« Le treizième jour de ses noces enragées, le pauvre clerc gisait sur son grabat, chez son patron, dans un grenier de la rue Saint-Honoré. La Honte, cette stupide déesse qui n’ose se regarder, s’empara du jeune homme qui devint malade, il voulut se soigner lui-même, et se trompa de dose en prenant une drogue curative due au génie d’un homme bien connu sur les murs de Paris. Le clerc creva donc sous le poids du vif-argent, et son cadavre devint noir comme le dos d’une taupe. Un diable avait certainement passé par là, mais lequel ? Etait-ce Astaroth ?

— Cet estimable jeune homme a été emporté dans la planète de Mercure, dit le premier clerc à un démonologue allemand qui vint prendre des renseignements sur cette affaire.

— Je le croirais volontiers, répondit l’Allemand.

— Ha !

— Oui, monsieur, reprit l’Allemand, cette opinion s’accorde avec les propres paroles de Jacob Boehm, en sa quarante-huitième proposition sur la TRIPLE VIE DE L’HOMME, où il est dit que si Dieu a opéré toutes choses par le FIAT, le FIAT est la secrète matrice qui comprend et saisit la nature que forme l’esprit né de Mercure et de Dieu.

— Vous dites, monsieur ?

L’Allemand répéta sa phrase.

— Nous ne connaissons pas, dirent les clercs.

— Fiat ?… dit un clerc, fiat lux !

— Vous pouvez vous convaincre de la vérité de cette citation, reprit l’Allemand en lisant la phrase dans la page 75 du Traité de la TRIPLE VIE DE L’HOMME imprimé en 1809, chez monsieur Migneret, et traduit par un philosophe, grand admirateur de l’illustre cordonnier.

— Ha ! il était cordonnier, dit le premier clerc. Voyez-vous ça !

— En Prusse ! reprit l’Allemand.

— Travaillait-il pour le roi ? dit un béotien de second clerc.

— Il aurait dû mettre des béquets à ses phrases, dit le troisième clerc.

— Cet homme est pyramidal, s’écria le quatrième clerc en montrant l’Allemand.

Quoiqu’il fût un démonologue de première force, l’étranger ne savait pas quels mauvais diables sont les clercs ; il s’en alla, ne comprenant rien à leurs plaisanteries, et convaincu que ces jeunes gens trouvaient Boehme un génie pyramidal.

— Il y a de l’instruction en France, se dit-il.

Paris, 1835 »

Wronski : introduction à la philosophie des mathématiques

http://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015067101579

début de l’ouvrage page 1 :

http://babel.hathitrust.org/cgi/pt?id=mdp.39015067101579;page=root;view=image;size=100;seq=19;num=1;orient=0
« LE monde physique présente, dans la causalite non intelligente,
dans la nature, deux objets distincts : l’un, qui est la forme et la
manière d’être ; l’autre, qui est le contenu, l’essence même de
l’action physique.
La déduction de cette dualité de la nature, appartient à la Philo-
sophie : nous, nous contenterons ici d’en indiquer l’origine trans-
cendantale.–Elle consiste dans la dualité des lois de notre savoir,
et nommément dans la diversité qui se trouve entre les lois trans-
cendantales de la sensibilité (de la réceptivité de notre savoir), et
les lois transcendantales de l’entendement ( de la spontanéité ou de
l’activité de notre savoir). C’est, en effet, dans la diversité qui ré-
sulte de l’application de ces lois aux phénomènes donnés à pos-
teriori , que consiste la dualité de l’aspect sous lequel se présente
la nature; dualité que nous rangeons, conduits de nouveau par des
lois transcendantales, sous les conceptions de forme et de contenu
du monde physique.
Or la forme, la manière d’être de la nature ou du monde phy-
sique, est l’objet général des MATHÉMATIQUES; et son contenu, son
essence même, est l’objet général de la PHYSIQUE. — Mais, laissons
cette dernière, pour ne nous occuper ici que des Mathématiques.
La forme du monde physique, qui résulte de l’application des
lois transcendantales de la sensibilité aux phénomènes donnés à
posteriori, est le temps, pour tous les objets physiques eu général,
et l’ espace, pour les objets physiques extérieurs. — Ce sont donc
les lois du temps et de l’espace, en considérant ces derniers comme

appartenant au monde physique donné à posteriori, qui font le véri-
table objet des Mathematiques (*).
Telle est d’abord la détermination de l’objet en question, donnée
par la Philosophie en général, et nommément par l’Architectonique
du savoir humain. — La détermination ultérieure de cet objet,
appartient à la Philosophie des Mathématiques.
Cette dernière Philosophie a pour but l’application des lois pures
du savoir, transcendantales et logiques, à l’objet général des sciences
dont il s’agit, à l’objet général tel que nous venons de le déter-
miner ; et elle doit ainsi, suivant cette idée, déduire, par une voie
subjective, les lois premières des Mathématiques, ou leurs principes
philosophiques. — Les Mathématiques elles-mêmes partent de ces
principes, et en déduisent, par une voie purement objective , sans
remonter jusqu’aux lois intellectuelles, les propositions dont l’en-
semble fait l’objet de ces sciences.
Pour mieux approfondir la nature de la Philosophie des Mathé-
matiques, il faut savoir qu’il existe, pour les fonctions intellectuelles
de l’homme, des lois déterminées. Ces lois, transcendantales et
logiques , caractérisent l’intelligence humaine, ou plutôt constituent
la nature même du savoir de l’homme. Or, en appliquant ces lois,
prises dans leur pureté subjective, à l’objet général des Mathé-
matiques^ la forme du monde physique, il en résulte, dans le
domaine de notre savoir, un système de lois particulières, qui ré-
gissent les fonctions intellectuelles spéciales portant sur l’objet de
cette application, sur le temps et l’espace. — Ce sont ces lois par-
ticulières qui constituent les principes philosophiques des Mathé-
matiques, principes que nous avons nommés. — Il faut encore re-
marquer que, suivant cette exposition de la Philosophie des Mathé-
matiques , cette Philosophie donne, en même temps, l’explication

des phenomènes intellectuels que présentent les sciences mathéma-
tiques : en effet, l’ensemble de ces sciences forme un certain ordre
de fonctions intellectuelles, et ces fonctions sont de véritables phé-
nomènes; de manière que les lois de ces fonctions, qui sont, en
même temps, les lois de ces phénomènes, contiennent la condi-
tion de la possibilité de ces derniers, et donnent, par là, leur expli-
cation philosophique. »

à quoi Wronski ajoute en note page 2 :

« (*) Nous devons observer ici, pour les Philosophes, que nous dirons expressé-
ment que les Mathématiques ont pour objet les lois du temps et de l’espace, en
considérant ces derniers objectivement, c’est-à-dire, comme appartenant au monde
physique, donné à posteriori, et non subjectivement, comme lois transcendantales
de notre savoir, données à priori. — Les intuitions du temps et de l’espace , con-
sidérées sous ce dernier point de vue , font l’ objet de la Philosophie elle-même , et
spécialement de l’Esthétique transcendantale »

Cette « Introduction à la philosophie des mathématiques » date de 1811, elle est idsponible aussi sur Google :

http://books.google.fr/books?id=GeBJAAAAMAAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

c’est un livre de jeunesse donc, se situant dans la veine du premier ouvrage de Wrsonki, en 1803, sur la « Philosophie critique découverte par Kant » :

http://balzacwronskimessianisme.wordpress.com/2012/04/06/wronski-philosophie-critique-decouverte-par-kant/

On raconte que Wronski, vers les années 1820, voulut un jour se rendre à Londres, il déposa donc une demande auprès de la préfecture de Police , et le fonctioonaire zélé qui s’acquitta de l’enquête à son propos nota uniquement ceci :

« ce n’est pas un fou dangereux »

et permission lui fut accordée de voyager !

eh bien oui ! je persiste et signe !

Wronski est selon moi l’un des philosophes ET mathématiciens les plus importants, et il est symptomatiques des temps de la Restauration (qui sont ceux des « Illusions perdues » de Balzac, voir :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/05/07/un-fameux-passage-des-illusions-perdues/  )

que la pensée de ce génie, sans doute aussi élevé que celui de Grothendieck, soit tournée en dérision par un bureaucrate aux ordres !

certes on doit convenir que la lourdeur de son expression, les redites, les longueurs, le style ampoulé, rendent  la plupart de ses ouvrages  presqu’ illisibles , et c’est bien dommage !

Il a totalement manqué , en mathématiques, le virage galoisien (pourtant il était contemporain de Galois) vers la théorie des groupes et des structures, et la mathématique a totalement changé de visage depuis son époque, aussi ses « lois absolues » sont elles devenues complètement…caduques!

Au fond, quel peut être un usage valide de Wronski et de son « messianisme » ?

à peu près le même que celui de l’Evangile pour le « christianisme des philosophes » : élaguer, élaguer, élaguer, et séparer le bon grain (spirituel) de l’ivraie (des fables et des « histoires »).

Il suffit d’envever du messianisme de Wronski tout ce qui est par trop … messianique : je veux dire par là que le messianisme ne se situe pas dans le futur imminent ou pas; le messianisme est « internel », ce qui veut dire qu’il arrive, par définition !

L’élément messianique, c’est ce qui est toujours « en instance d’arriver », de façon transcendantale !

ou encore : « il n’y aura pas d’épiphanie de la vérité » déclare Badiou ?

certes car la Vérité, c’est l’épiphanie !

la note en page 2 de Wronski est importante, car elle départage la philosophie de la mathématique.

La « loi de création » de Wronski est merveilleuse, mais elle n’a qu’un seul défaut : son bouclage , son statut « définitif » !

Nous refusons de parler de « transcendance », mais le transcendement, le « mouvement pour aller plus loin » de Malebranche, comme l’ignorer ?

 

La « voie » est pour nous l’acheminement de la conscience du multiple à l’un : la multiplicité pure est la matière, la « Materie » de l’Esthétique transcendantale de Kant, pure diversité, multiplicité « inconsistante » de Cantor et Badiou « en amont » du compte-pour-un ensembliste.

Nous retrouvons là la conception scolastique de la matière première comme principe d’individuation.

La philosophie commence avec les lois transcendantales des formes de l’espace et du temps considérés comme « a priori ».

elle passe ensuite le relais à la mathématique comme science des formes de l’espace et du temps mais considérés « a posteriori », phénoménalement.

Le problème du partage entre physique et mathématique est évidemment plus complexe que la simple séparation entre forme et contenu dont parle Wronski : la physique moderne traite de notre action (par le biais d’appareils fort complexes, comme des accélérateurs de particules) sur « la matière », et non pas sur « la matière » brute (qui est la multiplicité inconsistante), c’est pour cela qu’elle peut être mathématisée, notamment par la théorie des groupes de symétrie, qui se branche directement sur les « symétries » de nos actes et expériences.

Mais ce qui est important dans cette histoire, c’est que la mathématisation , une fois lancée, opère toute seule par la montée vers l’Absolu des « structures » de plus en plus complexes : ensembles, catégories, 2-catégories, etc..

Il suffit à la philosophie de suivre et de … réfléchir ce processus intellectuel qui semble marcher tout seul. 

Nous décrivons cela par un modèle fonctoriel entre « élément-être » et « élément-savoir » à la Wronski.

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/25/la-loi-de-creation-de-wronski-et-la-theorie-des-categories/

Il nous faut maintenant entrer dans la « jungle » où se trouve « la chose même » , qui est le paradis que non pas Cantor, mais Eilenberg et Mac Lane ont créé pour nous en 1945 :

http://en.wikipedia.org/wiki/Category_theory

http://en.wikipedia.org/wiki/Samuel_Eilenberg

http://en.wikipedia.org/wiki/Saunders_Mac_Lane

Oui, il nous faut « descendre » et nous mouiller : nous ne pouvons pas nous contenter, pour un tel travail, de rester des « aviateurs » et de survoler ces « terres » … nous laissons cela à MBK et ses nouveaux amis.

Certes nous ne renions pas ce que nous avons dit ici :

http://sedenion.blogg.org/date-2009-03-11-billet-990890.html

La mathesis universalis est « vol de l’aigle » , elle est de nature unitive et non pas encyclopédique; elle est semblable à ce « vol d’un avion » dont parle Whitehead au début de « Process and reality » … seulement pour décoller, l’avion doit atterrir, et réciproquement…

Un fameux passage des Illusions perdues

Illusions perdues…ne dirait on pas que cela sonne l’heure exacte ce matin ? sauf que depuis longtemps je ne me fais plus aucune illusion sur la situation politique de la France et du monde…

mais passons là dessus !

Balzac est pour moi le monde, le monde spirituel où je reviens toujours …surtout quand je suis écrasé par la « vie » et la (fausse) « réalité ».

Cela a commencé un certain jour de ma lointaine adolescence, je devais avoir 15 ans ? 16 ans ?, où j’ai lu d’une traite « Le lys dans la vallée »… perché sur un escabeau dans le séjour de l’appartement (de mes parents) où je vivais encore (à cet âge là c’est normal non ?).

oui, sur un escabeau !

pourquoi lire Balzac sur un escabeau ? je ne sais pas !

en tout cas ce jour a changé ma vie !

 j’ai dû lire le livre entier de 9h ou 10 h du matin à la fin de l’après midi, je n’ai pas pris le temps de manger tellement j’étais absorbé par la lecture…

je me souviens du torrent de larmes qui a jailli de mes yeux lorsque j’ai lu la lettre de Mme De Mortsauf à Felix de Vandenesse, qui clôt presque l’ouvrage :

http://artfl.uchicago.edu/cgi-bin/philologic31/getobject.pl?c.35:1.balzac

« page 479 :

Mon Dieu ! je suis restée neutre, fidèle à mon mari, ne vous laissant pas faire un seul pas, Félix, dans votre propre royaume. La grandeur de mes passions a réagi sur mes facultés, j’ai regardé les tourments que m’infligeait monsieur de Mortsauf comme des expiations, et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes penchants coupables. Autrefois j’étais disposée à murmurer, mais depuis que vous êtes demeuré près de moi, j’ai repris quelque gaieté dont monsieur de Mortsauf s’est bien trouvé. Sans cette force que vous me prêtiez, j’aurais succombé depuis long-temps à ma vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été pour beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans l’exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants. Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une continuelle douleur que j’aimais. En sentant que j’étais moins mère, moins honnête femme, le remords s’est logé dans mon coeur ; et, craignant de manquer à mes obligations, j’ai constamment voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j’ai donc mis Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destiné l’un à l’autre, en m’élevant ainsi des barrières entre nous deux. Barrières impuissantes ! rien ne pouvait étouffer les tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous aviez la même force. J’ai préféré Madeleine à Jacques, parce que Madeleine devait être à vous. Mais je ne vous cédais pas à ma fille sans combats. Je me disais que je n’avais que vingt-huit ans quand je vous rencontrai, que vous en aviez presque vingt-deux ; je rapprochais les distances, je me livrais à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je vous fais ces aveux afin de vous épargner des remords, peut-être aussi afin de vous apprendre que je n’étais pas insensible, que nos souffrances d’amour étaient bien cruellement égales, et qu’Arabelle n’avait aucune supériorité sur moi. J’étais aussi une de ces filles de la race déchue que les hommes aiment tant. Il y eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant toutes les nuits : mes cheveux tombaient. Ceux-là, vous les avez eus ! Vous vous souvenez de la maladie que fit monsieur de Mortsauf. Votre grandeur d’âme d’alors, loin de m’élever, m’a rapetissée. Hélas ! dès ce jour je souhaitais me donner à vous comme une récompense due à tant d’héroïsme ; mais cette folie a été courte. Je l’ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe à laquelle vous avez refusé d’assister. La maladie de Jacques et les souffrances de Madeleine m’ont paru des menaces de Dieu, qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre amour si naturel pour cette Anglaise m’a révélé des secrets que j’ignorais moi-même. Je vous aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madeleine a disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse, les efforts que je faisais pour me dompter moi-même sans autre secours que la religion, tout a préparé la maladie dont je meurs…..

page 481

Vous savez ce que je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur de Mortsauf comme est une soeur de charité auprès d’un malade, écoutez-le, aimez-le ; personne ne l’aimera. Interposez-vous entre ses enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne sera pas de longue durée : Jacques quittera bientôt la maison pour aller à Paris auprès de son grand-père, et vous m’avez promis de le guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine, elle se mariera ; puissiez-vous un jour lui plaire ! elle est tout moi-même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté qui m’a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d’un homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique, elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s’unissaient, elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant ainsi le droit de continuer mon oeuvre à Clochegourde, vous effaceriez des fautes qui n’auront pas été suffisamment expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car ilest généreux et me pardonnera. Je suis, vous le voyez, toujours égoïste ; mais n’est-ce pas la preuve d’un despotique amour ? Je veux être aimée par vous dans les miens. N’ayant pu être à vous, je vous lègue mes pensées et mes devoirs ! Si vous m’aimez trop pour m’obéir, si vous ne voulez pas épouser Madeleine, vous veillerez du moins au repos de mon âme en rendant monsieur de Mortsauf aussi heureux qu’il peut l’être.

Adieu, cher enfant de mon coeur, ceci est l’adieu complétement intelligent, encore plein de vie, l’adieu d’une âme où tu as répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre remords de la catastrophe qu’elles ont engendrée ; je me sers de ce mot en pensant que vous m’aimez, car moi j’arrive au lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regret ! Dieu saura mieux que moi si j’ai pratiqué ses saintes lois selon leur esprit. J’ai sans doute chancelé souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est dans la grandeur même des séductions qui m’ont environnée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j’avais succombé. Encore adieu, un adieu semblable à celui que j’ai fait hier à notre belle vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez souvent, n’est-ce pas ?
                     « HENRIETTE. »

et où vous reviendrez souvent n’est ce pas ?

Felix je ne sais pas…mais moi j’ai longtemps hanté cette « vallée » imaginaire, et cela m’arrive encore aujourd’hui…

mon rapport à la vie, à la « réalité », à l’amour des femmes (que je ne connaissais pas encore, eh oui, excusez nous, mais à cette époque là, nous étions encore vierges à 16 ans …surtout les garçons comme moi, qui avaient peur de tout)..

est ce cette lecture qui m’a évité de tomber dans le piège de Mai 68, et de perdre mon « pucelage », comme les autres, en cette Sorbonne qui selon les descriptions si poétiques de ceux qui y étaient (les « anciens combattants de 68 » ) : « ruisselait de sperme » ?

ou bien cette peur sans nom (héritée sans doute des camps de concentrations des années 40, dont mes parents qui y avaient échappé ne m’avaient parlé qu’en termes …vagues et irrationnels) qui me faisait fuir tout groupe, toute « manif »… ?

moi le frère de Brassens qui chante :

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sied au con…

quand on est plus de 4 on est une bande de cons…

bande à part sacrebleu c’est ma règle et j’y tiens..

au faisceau des phallus on verra pas le mien »

on connaît l’histoire, si simple en apparence, qui forme la trame du « Lys dans la vallée » : Felix de Vandenesse se remémore sa jeunesse, son premier amour pour Mme de Mortsauf, mariée à un noble dégénéré qui la rend malheureuse….mais qui reste , stoïque, pour élever leurs deux enfants…

Felix tombe follement amoureux de cette femme, et on apprend à la fin qu’elle n’était pas insensible à cet amour…lorsque succombant presque à la maladie qui la tue, elle rêve de « partir avec lui en Italie », d’être enfin heureuse…

mais elle ne succombera pas, ils ne seront jamais amants !

De nos jours, ce scénario susciterait les sourires entendus de nos modernes « libertins », qui imagineraient d’autres « issues » : la femme de 36 ans et le jeune puceau de 17 qui s’éclateraient enfin dans les boîtes à la mode de Djerba ou d’ailleurs, expérimentant les plaisirs sans nombre de la « modernité libérée de la chape de plomb du christianisme », et pourquoi pas la sexualité de groupe  …

oui pourquoi pas ? seulement nous ne sommes plus dans Balzac, mais dans le Nouvel Obs…

on m’excusera de préférer le monde réel, c’est à dire spirituel, dont la Comédie humaine nous ouvre des « accès », si l’on sait lire de manière « méditative »..

20 ans plus tard à peu près, déjà pas mal étrillé par la vie et par les « amours », j’ai lu pour la première fois avec attention les « Illusions perdues » …là encore la même sensation de passer dans un « autre monde »…

Il existe dans TOUS les ouvrages de Balzac de tels « moments » de lecture, que les pisse-froid appellent le « charabia » de Balzac…

en voici un ou deux tirés des « Illusions perdues » , livre II (« Un grand homme de province à Paris »):

http://artfl.uchicago.edu/cgi-bin/philologic31/getobject.pl?c.37:1.balzac

Lucien de Rubempré , venu d’Angoulême à Paris, est tiraillé entre deux influences, l’une céleste, celle du « cénacle » , ses amis Daniel d’Arthez , Michel Chrestien, et autres, hommes de pensée qui connaissent sa nature faible de « poète », et celle, infernale, du journalisme, c’est à dire la prostitution de la pensée selon Balzac (et selon moi).

Il se laissera tenter par la facilité, et choisira la mauvaise voie, trahissant ses amis..il trouvera l’amour d’une de ces « actrices » demi mondaines, Coralie, (je crois que la grande Sarah Bernhard a mené ce genre de vie à ses débuts) mais après avoir côtoyé la fortune facile les dettes le rattraperont , et il verra mourir sa maîtresse sans pouvoir la secourir, au milieu des saisies d’huisser…

voici le premier passage, page 386 :

« Lucien fut contraint par la misère d’aller chez Lousteau réclamer les mille francs que cet ancien ami, ce traître, lui devait. Ce fut, au milieu de ses malheurs, la démarche qui lui coûta le plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer chez lui rue de la Harpe, il couchait chez ses amis, il était poursuivi, traqué comme un lièvre. Lucien ne put trouver son fatal introducteur dans le monde littéraire que chez Flicoteaux. Lousteau dînait à la même table où Lucien l’avait rencontré, pour son malheur, le jour où il s’était éloigné de d’Arthez. Lousteau lui offrit à dîner, et Lucien accepta !

Quand, en sortant de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand inconnu qui remisait sa garderobe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre du café, jamais ils ne purent faire trente sous en réunissant le billon qui retentissait dans leurs poches. Ils flânèrent au Luxembourg, espérant y rencontrer un libraire, et ils virent en effet un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau demanda quarante francs, et qui les donna.

 Lousteau partagea la somme en quatre portions égales, et chacun des écrivains en prit une. La misère avait éteint toute fierté, tout sentiment chez Lucien ; il pleura devant ces trois artistes en leur racontant sa situation ; mais chacun de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire : quand chacun eut paraphrasé le sien, le poète se trouva le moins malheureux des quatre.

Aussi tous avaient-ils besoin d’oublier et leur malheur et leur pensée qui doublait le malheur.

Lousteau courut au Palais-Royal, y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses dix francs.

Le grand inconnu, quoiqu’il eût une divine maîtresse, alla dans une vile maison suspecte se plonger dans le bourbier des voluptés dangereuses.

Vignon se rendit au Petit Rocher de Cancale dans l’intention d’y boire deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa mémoire.

Lucien quitta Claude Vignon sur le seuil du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au seul journaliste qui ne lui avait pas été hostile fut accompagnée d’un horrible serrement de coeur.

— Que faire ? lui demanda-t-il.

— A la guerre, comme à la guerre, lui dit le grand critique. Votre livre est beau, mais il vous a fait des envieux, votre lutte sera longue et difficile. Le génie est une horrible maladie »

et voici le second, Coralie est morte, et Lucien le poète se voit obligé, pour payer les obsèques minimales , de composer des chansons paillardes…car la poésie, cela ne rapporte rien…de nos jours il serait un grand réalisateur méconnu obligé de tourner un porno ..on n’arrête pas le progrès !

page 389 et suivantes :

« Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les malheureux ne ménagent plus rien. Un soir, il avait mis en doute la possibilité de ces abaissements, quand Lousteau lui parlait des demandes faites par de jeunes talents à Finot, et sa plume l’emportait peut-être alors au delà des limites où l’infortune avait jeté ses prédécesseurs. Il revint las, imbécile et fiévreux par les boulevards, sans se douter de l’horrible chef-d’oeuvre que venait de lui dicter le désespoir. Il rencontra Barbet.

— Barbet, cinq cents francs ? lui dit-il en lui tendant la main.

— Non, deux cents, répondit le libraire.

— Ah ! vous avez donc un coeur.

Oui, mais j’ai aussi des affaires. Vous me faites perdre bien de l’argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la faillite de Fendant et de Cavalier, faites-m’en donc gagner ?

Lucien frissonna.

— Vous êtes poète, vous devez savoir faire toutes sortes de vers, dit le libraire en continuant. En ce moment, j’ai besoin de chansons grivoises pour les mêler à quelques chansons prises à différents auteurs, afin de ne pas être poursuivi comme contrefacteur et pouvoir vendre dans les rues un joli recueil de chansons à dix sous. Si vous voulez m’envoyer demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses… là… vous savez ! je vous donnerai deux cents francs.

Lucien revint chez lui : il y trouva Coralie étendue droit et roide sur un lit de sangle, enveloppée dans un méchant drap de lit que cousait Bérénice en pleurant. La grosse Normande avait allumé quatre chandelles aux quatre coins de ce lit. Sur le visage de Coralie étincelait cette fleur de beauté qui parle si haut aux vivants en leur exprimant un calme absolu, elle ressemblait à ces jeunes filles qui ont la maladie des pâles couleurs : il semblait par moments que ces deux lèvres violettes allaient s’ouvrir et murmurer le nom de Lucien, ce mot qui, mêlé à celui de Dieu, avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d’aller commander aux pompes funèbres un convoi qui ne coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant le service à la chétive église de Bonne-Nouvelle.

Dès que Bérénice fut sortie, le poète se mit à sa table, auprès du corps de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui voulaient des idées gaies et des airs populaires. Il éprouva des peines inouïes avant de pouvoir travailler ; mais il finit par trouver son intelligence au service de la nécessité, comme s’il n’eût pas souffert. Il exécutait déjà le terrible arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui s’accomplit entre le coeur et le cerveau. Quelle nuit que celle où ce pauvre enfant se livrait à la recherche de poésies à offrir aux Goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté du prêtre qui priait pour Coralie ?…

Le lendemain matin, Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la mettre sur un air alors à la mode. Bérénice et le prêtre eurent alors peur que ce pauvre garçon ne fût devenu fou en lui entendant chanter les couplets suivants :

Amis, la morale en chanson
Me fatigue et m’ennuie ;
Doit-on invoquer la raison
Quand on sert la Folie ?
D’ailleurs tous les refrains sont bons
Lorsqu’on trinque avec des lurons :
          Epicure l’atteste.
N’allons pas chercher Apollon ;
Quand Bacchus est notre échanson ;
               Rions ! buvons !
          Et moquons-nous du reste.

 

Hippocrate à tout bon buveur
Promettait la centaine.
Qu’importe, après tout, par malheur,
Si la jambe incertaine
Ne peut plus poursuivre un tendron,
Pourvu qu’à vider un flacon
          La main soit toujours leste ?
Si toujours, en vrais biberons,
Jusqu’à soixante ans nous trinquons,
          Rions ! buvons !
               ;Et moquons-nous du reste.

 

Veut-on savoir d’où nous venons,
La chose est très facile ;
Mais, pour savoir où nous irons,
Il faudrait être habile.
Sans nous inquiéter, enfin,
Usons, ma foi, jusqu’à la fin
          De la bonté céleste !
Il est certain que nous mourrons ;
Mais il est sûr que nous vivons :
          Rions ! buvons !
               Et moquons-nous du reste. »

ne dirait on pas un de ces quatrains « libertins » composés par un de ces vrais libertins, ceux du 17 ème siècle, ceux que Descartes a combattus victorieusement (victoire à la Pyrrhus) :

« le Saint Esprit peut bien descendre en colombe comme une bombe, je m’en fous, pourvu que j’aie du vin »

et Daniel d’Arthez, le noble penseur qu’il a trahi, avec le chirurgien Bianchon, arrivent alors…

voici le sublime pardon chrétien (christianisme des philosophes, car d’Arthez est un penseur de la stature de Louis Lambert, ou presque), aussi sublime que le renoncement d’Henriette dans « Le lys »

« Au moment où le poète chantait cet épouvantable dernier couplet, Bianchon et d’Arthez entrèrent et le trouvèrent dans le paroxisme de l’abattement, il versait un torrent de larmes, et n’avait plus la force de remettre ses chansons au net. Quand, à travers ses sanglots, il eut expliqué sa situation, il vit des larmes dans les yeux de ceux qui l’écoutaient.

Ceci, dit d’Arthez, efface bien des fautes !

— Heureux ceux qui trouvent l’Enfer ici-bas, dit gravement le prêtre.

Le spectacle de cette belle morte souriant à l’éternité, la vue de son amant lui achetant une tombe avec des gravelures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles autour de cette actrice dont la basquine et les bas rouges à coins verts faisaient naguère palpiter toute une salle, puis sur la porte le prêtre qui l’avait réconciliée avec Dieu retournant à l’église pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant aimé ! ces grandeurs et ces infamies, ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin qui s’assirent sans pouvoir proférer une parole. Un valet apparut et annonça mademoiselle des Touches. Cette belle et sublime fille comprit tout, elle alla vivement à Lucien, lui serra la main, et y glissa deux billets de mille francs.

— Il n’est plus temps, dit-il en lui jetant un regard de mourant.

D’Arthez, Bianchon et mademoiselle des Touches ne quittèrent Lucien qu’après avoir bercé son désespoir des plus douces paroles, mais tous les ressorts étaient brisés chez lui »

oui, quand je n’ai plus qu’une envie , celle de dire au vent, comme Lamartine :

« et moi je suis semblable à la feuille flétrie

emporte moi comme elle , orageux Aquilon ! »

je sais que j’ai toujours un refuge chez Balzac !

et que je peux faire, selon le mot du Satan de Milton , « un ciel de l’enfer« :

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Paradis_perdu/Livre_I

«  Est-ce ici la région, le sol, le climat, dit alors l’archange perdu, est-ce ici le séjour que nous devons changer contre le Ciel, cette morne obscurité contre cette lumière céleste ? Soit ! puisque celui qui maintenant est souverain peut disposer et décider de ce qui sera justice. Le plus loin de lui est le mieux, de lui qui, égalé en raison, s’est élevé au-dessus de ses égaux par la force.

Adieu, champs fortunés où la joie habite pour toujours !

Salut, horreurs ! salut, monde infernal ! Et toi, profond Enfer, reçois ton nouveau possesseur. Il t’apporte un esprit que ne changeront ni le temps ni le lieu.

L’esprit est à soi-même sa propre demeure ; il peut faire en soi un Ciel de l’Enfer, un Enfer du Ciel.

Qu’importe où je serai, si je suis toujours le même et ce que je dois être, tout, quoique moindre que celui que le tonnerre a fait plus grand ?

Ici du moins nous serons libres. Le Tout-Puissant n’a pas bâti ce lieu pour nous l’envier ; il ne voudra pas nous en chasser. Ici nous pourrons régner en sûreté ; et, à mon avis, régner est digne d’ambition, même en Enfer ; mieux vaut régner dans l’Enfer que servir dans le Ciel. »