Le rire de la servante de Thrace

Le grand philosophe-mathématicien-physicien-astronome  Thalès de Milet , l’un des premiers grands philosophes présocratiques, à l’origine du théorème de Thalès , le premier à avoir prédit une éclipse de soleil, ou à avoir expliqué la couleur de la Lune par le reflet de la lumière solaire, celui qui a élaboré la théorie selon laquelle le monde dérive d’un élément unique, l’eau (« tout est eau« ), se promenait un jour, le regard fixé comme à l’habitude sur le ciel et les étoiles (Kant distinguait deux merveilles : le ciel étoilé au dessus de nos têtes et la loi morale dans l’intimité de notre coeur).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Thal%C3%A8s_de_Milet

Comme il gardait les yeux fixés vers le ciel, il ne pouvait voir en même temps le chemin où se dirigeaient ses pas….et ce qui devait arriver arriva : il tomba dans un puits profond (est ce là le puits de la vérité ? je ne sais..).

Survint alors une servante thrace (pour le secourir ? je veux le croire) qui éclata de rire en disant quelque chose comme : « Ah ces sages ! tous les mêmes ! il veut sonder les mystères de l’Univers et il n’est même pas capable de faire trois pas sans se casser la figure ! eh pépé, tu ferais mieux de regarder devant toi et de te soucier des autres , au lieu de te perdre dans tes théories fumeuses ! »

Telle est l’une des formes de l’anecdote, qui en a revêtu au cours des siècles de nombreuses différentes.

Voici ce qu’en dit Platon (Théétète 174a) :

«Socrate :
L’exemple de Thalès te le fera comprendre, Théodore. Il observait les astres et, comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits.

 Une servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, éclata de rire, à ce que l’on raconte, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel, et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds.

La même plaisanterie s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher. Il est certain, en effet, qu’un tel homme ne connaît ni proche, ni voisin ; il ne sait pas ce qu’ils font, sait à peine si ce sont des hommes ou des créatures d’une autre espèce ; mais qu’est-ce que peut être l’homme et qu’est-ce qu’une telle nature doit faire ou supporter qui la distingue des autres êtres, voilà ce qu’il cherche et prend peine à découvrir. Tu comprends, je pense, Théodore ; ne comprends-tu pas ?»

et voici ce qu’en dit Brunschvicg dans « Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale » :

«la sagesse du philosophe qui s’est retiré du monde pour vivre dans l’imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d’état de s’appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d’une servante thrace. Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s’est traduite, dans l’histoire d’Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n’est ce point manquer à l’intérêt de l’humanité que de l’abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n’est elle point, en définitive, un péché contre l’esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)  »

Le philosophe Hans Blumenberg a écrit un livre philosophique et passionnant à propos de cette anecdote : « Le rire de la servante de Thrace » (Ed de l’Arche).

Voici quelques liens à propos de (ou mentionnant) ce livre :

http://www.alapage.com/-/Fiche/Livres/2851814559/le-rire-de-la-servante-de-thrace-hans-blumenberg.htm?id=169811231336179&donnee_appel=GOOGL

http://www.cairn.info/revue-multitudes-2007-3-page-177.htm (article in extenso de Charles Wolfe : « Le rire matérialiste »)

http://www.vox-poetica.org/sflgc/biblio/gely.html

http://www.univ-paris-diderot.fr/DocumentsFCK/clam/File/Verite_fond_puits.pdf (page 12 sur l’anecdote)

http://editionsdelabibliotheque.bpi.fr/resources/titles/84240100829810/extras/philobis.pdf (page 21, où J P Faye parle de l’anecdote comme de la première histoire philosophique, signalant le début de la pensée coïncidant avec une erreur)

et l’on en trouve de nombreuses autres avec Google. Je ne vais pas commenter ces liens, ce n’est pas mon propos, je veux juste m’expliquer sommairement sur mes pensée à propos de cette fable qui m’obsède depuis toujours…

Thalès personnifie la philosophie comme recherche de la vérité (du Dieu des philosophes) par le biais de la science et donc de la rupture avec le sens commun dans la connaissance du second genre  (la science est née en Grèce). La servante personnifie le sens commun, l’opinion, la connaissance du premier genre de Spinoza.

Selon Blumenberg :

«peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts…..

…..ce que l’astronome devait voir pour assurer la pérennité de sa science nous pouvons le découvrir ; ce qu’il a vraiment vu pour être captivé par sa theoria, nous ne le savons pas..pour la servante de Thrace qui voit le Milésien marcher dans la nuit dans une posture particulièrement inadaptée, l’hypothèse la plus vraisemblable est qu’il était à ce moment en train d’honorer ses dieux. Alors il est légitime qu’il trébuche car ses dieux n’étaient pas les bons…pour elle il n’y avait pas de dieux de son pays dans la direction où Thalès dirige son regard, vers le ciel étoilé. Ils étaient là où le Grec devait ensuite tomber.C’est pourquoi il lui fut permis de ressentir une joie maligne »

mais ce rire ne traduit que l’éternelle incompréhension  de l’opinion et du « sens commun », avec sa conception terre à terre et limitée aux besoins vitaux, de l’existence,  vis à vis de la science et de la philosophie, qui se soucient de l’Un qui est le Tout.

Heidegger, quant à lui, n’ignore pas l’anecdote de la servante, et voici ce qu’il déclare :

«C’est pourquoi nous devons définir la question : « qu’est ce qu’une chose ? » comme étant de celles qui provoquent le rire des servantes »

La philosophie s’oppose selon lui à la science, dont il ne considère que l’aspect utilitaire-technique, parlant d’arraisonnement techno-scientifico-commercial, comme le « sans utilité pratique » qui suscite le rire de ceux qui sont obnubilés par les chiffres du « rendement » ; la chute du philosophe (dans le puits, le placard, ou en tout cas loin des medias) est donc un signe du fait qu’il cherche du bon côté….

le second lien que j’ai cité plus haut (« Le rire matérialiste ») cite Spinoza :

« Si ce célèbre Ancien qui riait de tout vivait de notre temps, il mourrait de rire, sans doute. Pour ma part, ces troubles ne m’incitent ni au rire, ni, non plus, aux larmes ; ils m’engagent plutôt à philosopher et à mieux observer ce qu’est la nature humaine. Car je n’estime pas avoir le droit de me moquer de la nature, et bien moins encore de m’en plaindre, quand je pense que les hommes, comme les autres êtres, ne sont qu’une partie de la nature… »
 
Spinoza, lettre XXX, à Oldenbourg
 
Il y a quand même un paradoxe, sinon un mystère, dans cette histoire : c’est que la servante thrace symbolise la superstition commune, plus habituée à craindre (les dieux, les esprits, les astres) qu’à rire….c’est plutôt le philosophe qui rit des superstitions du vulgaire …
 
mais la citation de Spinoza est là pour nous garder, et nous éviter de tomber dans l’aporie comme dans un puits. Le seul sens possible de cette petite histoire doit être de nous convier à philosopher, c’est à dire à quitter l’Egypte du sens commun et de la superstition du vulgaire…et l’on ne peut philosopher , en évitant les perplexités du gouffre (du puits sans fonds) et de la désorientation que si la philosophie science de l’UN, de l’Absolu, est UNE, malgré et même en raison de ses divergences et « différences ».
Or voici comment le livre de Blumenberg est résumé dans l’un des liens que j’ai cités plus haut :
 
«Il arrive ainsi à saisir l’exceptionnel succès de l’anecdote comme forme de la conscience que la philosophie a d’elle-même : « En fait, on ne peut rire des philosophes que si on se considère soi-même comme leur faisant exception. Et dans cette discipline chacun se considère apparemment comme l’exception de tous les autres. »»
 
On ne peut donc rire des philosophes (si l’on est un « traitre », c’est à dire quelqu’un qui a en apparence quitté le sol natal et tribal du sens commun pour de mauvaises raisons, liées à l’orgueil et au mépris des autres) que si l’on commet le péché contre l’esprit et contre la philosophie : tenter de détruire l’unité de la philosophie en se considérant comme un novateur génial, qui va enfin fonder la « vraie philosophie ».
 
Mais la vraie philosophie, elle est déjà là, et depuis toujours ! c’est à dire qu’elle est depuis toujours « en train de se faire » ! c’est celle des présocratiques, Xénophane en particulier, de Socrate, Platon, Descartes, Spinoza, fichte, Brunschvicg…
 
Et Brunschvicg ne cesse de nous mettre en garde contre le danger d’être imbu de soi même et de son individualité, de sa spécificité. Si nous voulons réellement philosopher, alors nous devons absolument renoncer aux fanfares médiatiques ou à leurs succédanés !
 
mais c’est aussi un autre article de Brunschvicg, « Spiritualisme et sens commun« , qui nous  invite à philosopher, et qui nous réconcilie aussi avec la servante thrace et avec nos semblables, nous mettant en garde contre ce qui serait « antiphilosophique » par excellence : le mépris des autres, qui n’est jamais que le signe de la crainte des autres, et une attitude vaniteuse…et donc vaine.
Cet article est paru dans la Revue de métaphysique et de morale (fondée par Brunschvicg et Xavier Léon en 1893) de 1897, A5, pages 531 à 545, voici le lien sur Gallica :
 
 
et il est aussi ici :
 
 
Il nous enseigne à ne pas « tomber dans le puits » , qui est le  péché  contre  la philosophie, consistant à  matérialiser l’esprit en l’assimilant à une « chose », à un objet. Nous devons reconnaître au contraire que l’esprit ne peut être (ou naître) que (du) travail (infini) de sa propre configuration et reconfiguration incessantes : constructions et déconstructions,  passage, processus, acheminement de l’âme vers Dieu, « progrès de la conscience dans l’histoire »…
or, pour qu’il y ait acheminement réel, il faut bien partir de quelque part, du sol natal, et le quitter.
Il faut donc bien que le sens commun existe pour que l’on puisse le dépasser. Et celui ci est ainsi réhabilité à jamais.
Comme le rire de la servante thrace est beau !
sinon l’esprit serait….sur le mode d’une « substance ». C’est là le péché, le « puits » d’où l’on ne remonte pas.
Mais apparemment la servante a aidé Thalès à s’extraire du puits !

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