Pourquoi la μαθεσις υνι√ερσαλις οντοποσοφια ?

Parce que la μαθεσις υνι√ερσαλις οντοποσοφια ‘ c’est à dire le platonisme dynamique, fondé sur le progrès de la mathématique, et qui est aussi ce que Léon Brunschvicg appelle « idéalisme mathématisant » ou même « philosophie mathématique », est la voie la plus « courte » (je ne dis pas la plus facile), et peut être la seule, en dehors de la fulguration poétique réservée à quelques initiés, vers ce que Brunschvicg appelle « pensée selon l’un », et qu’il oppose dans le chapitre « Dieu » de son dernier livre, terminé en novembre 1943 deux mois avant sa mort : « Héritage de mots, héritage d’idées »

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/heritage_de_mots_idees/heritage_de_mots.html

« Dieu ne naîtra pas d’une intuition tournée vers l’extérieur comme celle qui nous met en présence d’une chose ou d’une personne. Dieu est précisément ce chez qui l’existence ne sera pas différente de l’essence ; et cette essence ne se manifestera que du dedans grâce à l’effort de réflexion qui découvre dans le progrès indéfini dont est capable notre pensée l’éternité de l’intelligence et l’universalité de l’amour. Nous ne doutons pas que Dieu existe puisque nous nous sentons toujours, selon la parole de Malebranche, du mouvement pour aller plus loin jusqu’à cette sphère lumineuse qui apparaît au sommet de la dialectique platonicienne où, passant par dessus l’imagination de l’être, l’unité de l’Un se suffit et se répond à soi-même. Méditer l’Être nous en éloigne ; méditer l’unité y ramène.
L’effort pour égaler Dieu à la pureté de son essence semblera d’une difficulté décevante. Cette déception est un hommage. Nous avons à nous persuader comme Épicure, et mieux encore que lui, de ce qu’il écrivait à Ménécée : « l’impie n’est pas celui qui détruit la croyance aux Dieux de la foule, mais celui qui attribue aux Dieux les traits que leur prêtent les opinions de la foule. » L’accusation d’athéisme, qui devait se renouveler contre les héros d’une spiritualité véritable, Socrate, Spinoza, Fichte, est toute naturelle de la part de ceux pour qui c’est diminuer Dieu que de chercher à le tirer hors des perspectives humaines, de le reléguer, si on ose risquer l’expression, dans le divin.
 »

La pensée ontologique, ou « pensée selon l’être », ou imagination de l’être, est nécessairement pensée des étants, de la multiplicité des étants, et conçoit « Dieu », comme le dit fort justement Heidegger, comme un « super étant », de manière idolâtre, naturaliste et anthropomorphique donc; elle voit les étants humains qu’elle nomme « êtres humains » comme des substances « à l’image de Dieu », donc « éternelles », se trouvant « en Dieu » comme des empires dans un Empire, mais placée devant l’évidence de la mort de tout étant naturel, elle est comme obligée devant cette évidence qui nie ses fondements et ses conclusions, de se réfugier dans les légendes primitives d’un destin de l’âme « après » la mort, avec récompenses ou punitions pour les actes accomplis durant la vie. C’est que la pensée ontologique envisage le temps à la façon de la physique classique, comme une ligne composée de points et s’étendant indéfiniment dans le futur sous la forme d’une perpétuité (remise en question évidemment par les notions spéculatives de Big crunch), comme la poussière du temps qui tombe et recouvre peu à peu les époques et cycles historiques.

La troisième aile de l’ange

et

Sur Eleni et la poussière du temps : la troisième aile de l’ange

La pensée selon l’un, hénologique, enlève la poussière du temps pour contempler l’éternelle beauté du tableau dans le monde spirituel, dans un présent éternel qui ne se confond pas avec une perpétuité imaginaire propre au monde des corps et du psychique.

Marie Anne Cochet dit de façon éclairante dans « Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de Léon Brunschvicg »:

« Du présent éternel, lieu de l’esprit, au présent chronologique, lieu des corps, se poursuit ce mouvement de va et vient, courant spirituel, tour à tour créateur et destructeur des formes, qui marque positivement la différence entre la science et la philosophie.
Car la science connaiît son objet en le dissolvant, mais la philosophie écarte aussi bien les débris de cette dissolution que les embryons des formes renaissantes et s’unit exclusivement au mouvement spirituel qui ne se sert des formes qu’il crée que pour prendre sur elles l’élan qui les détruira en les dépassant.
»

L’accès à la pensée selon l’un, c’est à dire la conversion véritable, qui n’est peut être permis que par l’idéalisme mathématisant platonicien, ou

μαθεσις uni√ersalis οντοποσοφια

, à part encore une fois une voie « poétique mystique » qui n’est accessible qu’à de rares élus (alors que la mathématique est accessible à tout le monde, indépendamment de la « culture ethnico-religieuse, à condition certes de faire d’immenses efforts), cette pensée spirituelle selon l’un est aussi ce que Brunschvicg appelle « renoncer à la mort » : elle peut se dispenser des fables grotesques d’un destin de l’âme individuelle « après » la mort, puisqu’elle « nettoie » la poussiere du temps en s’établissant dans l’éternité véritable qui est l’immanence radicale.

Léon Brunschvicg le dit très clairement, ce que nous savons aussi tous en notre for intérieur : le problème pour nous autres êtres humains qui savons que nous et nos civilisations sommes mortels, c’est le temps qui « rafle tout dans le Néant » comme le dit Méphistophélès dans Faust.

A part les fables religieuses ou le nihilisme de l’Etre-pour-la-mort de Heidegger, la seule cure à ce qui semble un désespoir sans remède (autre que les distractions de la quotidienneté, y compris les histoires d’amours qui finissent mal en général) c’est le changement radical dans la conception du temps qu’apporte la pensée selon l’un:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

« Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu’elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l’ensemble des forces qui résistent à la mort….. jusqu’à l’inévitable dénouement qui la révèle comme l’ensemble des forces qui acheminent à la mort…..

…il est malaisé de décider si l’armée des vivants peut avoir l’espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de « culbuter la mort« ; mais, puisque le salut est en nous, n’est il pas assuré que l’armée des esprits débouche dans l’éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d’éternité sa stricte signification d’immanence radicale ?

… il ne s’agit plus pour l’homme de se soustraire à la condition de l’homme. Le sentiment de notre éternité intime n’empêche pas l’individu de mourir, pas plus que l’intelligence du soleil astronomique n’empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s’installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l’instant du présent, qui permet d’intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l’expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l’avenir. Rien ici qui ne soit d’expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l’univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu’une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne…. »

Mais cet accès au plan spirituel ou « monde des idées (mathématiques) » qui est celui de Platon va plus loin qu’un simple salut individuel : il poursuit et peut être accomplit la tâche de purification de l’Idée de Dieu de toute idolâtrie anthropomorphique naturaliste entreprise au début de l’ère occidentale par Xénophane de Colophon.Voir:

Wikisource:Xénophane de Colophon

et

Remacle: Xénophane de Colophon

et

Xénophane de Colophon et la géométrie de l’Univers

Brunschvicg lui est particulièrement attentif:

« Voici l’hommage que lui rend Brunschvicg au premier chapitre de « L’esprit européen », série de conférences données en Sorbonne de Décembre 1939 à Mars 1940 :

« après Thalès de Milet, précurseur de la physique, après Pythagore de Samos émigré dans la Grande Grèce, c’est, avec Xénophane de Colophon, le premier nom de l’école éléatique, un troisième souffle qui, parti des rives d’Asie mineure, va contribuer à déterminer le sens dans lequel l’esprit européen devait s’engager. Et ici nous n’avons plus à interpréter des témoignages vagues et problématiques. Nous possédons les textes eux-mêmes où l’exigence de pureté religieuse, dans la plus nette conscience de son devoir et de son droit, se dresse en face des représentations traditionnelles et des croyances populaires.

Xénophane dénonce l’anthropomorphisme primitif :

«les mortels se figurent que les dieux sont engendrés comme eux et qu’ils ont des vêtements, une voix, une forme, semblables aux leurs. Les Ethiopiens font leurs dieux noirs et avec le nez camus; les Thraces disent que les leurs ont les yeux bleus et les cheveux rouges» »

Et Brunschvicg ajoute un peu plus loin :

« Tel est l’enseignement transmis à travers les vingt siècles de notre histoire occidentale par un aède original et profond qui rompt avec les moeurs de sa corporation, qui est le véritable héros d’une piété sincère. Grâce à lui, et dès la première leçon de ce cours, nous avons gravi le sommet d’où nous aperçevons la Terre promise de la spiritualité européenne »

Brunschvicg qui dit aussi au début du vingtième siècle:

« L’esprit se refuse au Dieu du mystère comme au Dieu des armées

Et quarante ans plus tard dans « Héritage de mots héritage d’idées » (chapitre « Dieu »):

« Mais devons-nous reconnaître Dieu ou le contraire de Dieu dans une puissance surnaturelle qui aurait, du haut de son éternité, mis en pratique les pires maximes du machiavélisme, qui aurait voué à dérision l’aspiration du genre humain à l’incomparable bienfait de l’unité spirituelle, à la pureté sainte de la tunique sans couture ? De nouveau la raison se révolte devant l’histoire, ou plus simplement contre la légende….

….Comment cependant se refuser à voir que l’évidence et la charité du cri vont plus avant que son intention déclarée ? On ne peut pas prononcer le mot dans une semblable explosion du cœur et désavouer l’idée en acceptant de restreindre l’étendue de son application aux symboles définis d’un Credo particulier. Ici toute limitation est littéralement une négation. Le fidèle du Coran est emporté par le même amour qui a entraîné le fidèle de l’Évangile. « Pourquoi, lorsque la nuit de l’Ascension Mohamed est parvenu jusqu’au Maître glorieux, a-t-il demandé seulement les croyants de sa communauté ? pourquoi n’a-t-il pas demandé tout le monde. » Et puisqu’il n’y a pas deux questions, il n’y aura pas deux réponse. La pieuse espérance ne serait pas encore satisfaite si l’heure bénie sonnait où le monde chrétien cesserait d’être livré à la dispute des Églises, puisqu’elle laisserait en dehors les deux tiers de l’humanité ; la majorité même ne suffirait pas ; il lui faut la totalité tournée unanimement vers un Dieu unanime, sur lequel aucune créature ne prétendra plus imprimer les marques humaines d’une certaine histoire et d’une certaine psychologie, un Dieu si uniquement et si radicalement un que nous devons soupçonner un germe d’athéisme renaissant dans le moindre vestige de division qui subsisterait au ciel ou sur la terre.
Déjà dans l’ordre économique Platon dénonçait la distinction du mien et du tien, l’instant d’appropriation, comme les obstacles auxquels se heurtent l’avènement de la justice et le règne de la paix ; à plus forte raison nous garderons-nous de les transporter dans la cité divine, de dire : Mon Dieu est mien et n’est pas tien. Une profession d’universalisme peut ne recouvrir qu’un appétit de conquête et d’annexion qui ruinerait à l’avance l’espoir d’une universalité véritable ; l’exigence d’unité commande d’exclure toute exclusion. Elle nous interdit de détourner notre regard et notre ambition de la communauté où les hommes entreront, de quelques mots qu’ils se servent, soit pour se flatter et s’honorer eux-mêmes, soit pour se diffamer et se déchirer entre eux. Car sur tous, huguenots ou papistes aux « noms diaboliques », hérétiques ou orthodoxes, fidèles ou infidèles, idolâtres ou « païens », car sur tous, a rayonné la lumière du Verbe intérieur ; et cela suffira pour les reconnaître susceptibles d’être selon l’admirable expression que nous empruntons à M. Arnold Reymond « orientés du côté de Dieu », et pour les accueillir à titre également fraternel….

….si la religion spirituelle considère les cultes établis, c’est pour s’associer du dedans à l’élan qui traverse leur histoire et pour les rapprocher de leur raison profonde. L’événement décisif de la tradition judéo-chrétienne, le passage de la Religion du Père, qui inspire la crainte, à la Religion du Fils, qui ne respire que l’amour, répond très exactement à ce moment précis de la dialectique du Banquet où Platon évoque le mythe de Cronos détrôné par Zeus ; par quoi est signifié la fin de l’ère de violence qui sévissait même dans les hauteurs célestes. La loi de nécessité s’est inclinée devant l’ascendant de la paix et de l’amitié depuis que règne sur les Dieux le plus jeune d’entre eux, qui est l’Amour. L’une après l’autre, pensée hellénique et pensée chrétienne ont été ainsi conduites dans la voie de l’expérience mystique.
Aucun spectacle n’est plus émouvant que de voir Dieu se dégager des voiles de l’analogie anthropomorphique, devenir en quelque sorte davantage Dieu, à mesure que l’homme se désapproprie lui-même, qu’il se dépouille de tout attachement pour l’intérêt de sa personne, sacrifiant dans le sacrifice même ce qui trahirait une arrière-pensée de consolation sentimentale, de compensation dans un autre monde et dans une autre vie. Celui-là défend l’honneur de Dieu qui peut se rendre ce témoignage :

​J’ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour.
Sans y laisser rien pénétrer qui ait quelque rapport avec la souffrance, l’erreur ou le péché. Le Dieu auquel les mystiques ne demandent plus rien sinon qu’il soit digne de sa divinité, sub ratione boni, ne saurait avoir de part dans ce qui ne ressort pas de l’esprit ; il est au-dessus de toute responsabilité dans l’ordre, ou dans le désordre, de la matière et de la vie. Il est l’idée pure qui rejette dans l’ombre, non seulement l’idole populaire d’un Deus gloriosus que réjouirait l’encens des offrandes et des prières, dont un blasphème parti de terre provoquerait la douleur et la vengeance, mais encore l’image, « sensible au cœur », d’un Dieu apitoyable, qui permettrait à ses fidèles d’en appeler des arrêts de sa justice et tempérerait pour eux les impulsions de sa colère.

Brunschvicg ne pouvait pas se douter en 1940 (ou peut être le pouvait il ?) du réveil de l’Islam qui ferait peser 70 ans plus tard sur l’Europe l’épée de Damoclès du terrorisme et du fanatisme de DAESH.

En tout cas ce propos semblé adressé directement aux prosélytes islamiques qui donnent actuellement aux chrétiens d’Irak le seul choix entre la conversion à l’Islam ou la mort:

« Une profession d’universalisme peut ne recouvrir qu’un appétit de conquête et d’annexion qui ruinerait à l’avance l’espoir d’une universalité véritable ; l’exigence d’unité commande d’exclure toute exclusion. Elle nous interdit de détourner notre regard et notre ambition de la communauté où les hommes entreront, de quelques mots qu’ils se servent, soit pour se flatter et s’honorer eux-mêmes, soit pour se diffamer et se déchirer entre eux. »

Il est donc nécessaire pour le salut même de l’humanité de poursuivre la tâche commencée par Xénophane de Colophon de l’idée religieuse, ainsi que d’établir un universalisme qui ne divise pas les hommes en « croyants » et « mécréants », universalisme qui repose selon nous en la pensée mathématiques des catégories, topos et foncteurs, substance même de la

μαθεσις uni√ersalis οντοποσοφια

:

Deux universalis mes : concret-catégorique-hénologique et abstrait-ensembliste-ontologique

J’ai parlé plus haut de la fulguration poétique seule à même de remplacer la Mathesis mais pour de rares initiés…

En voici une en tout cas, celle de Mallarmé à la fin du poème Igitur :

Wikisource : Igitur de Mallarmé

qui résume à elle seule cette page et le devoir qu’elle se fixe de purification religieuse dans la pensée selon l’un (le « pauvre personnage » est le moi une fois accomplie l’ascèse de la pensée menant à la « pauvreté en esprit »):

Sur les cendres des astres, celles indivises de la famille, était le pauvre personnage, couché, après avoir bu la goutte de néant qui manque à la mer. (La fiole vide, folie, tout ce qui reste du château ?) Le Néant parti, reste le château de la pureté.

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