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#BrunschvicgIntroduction un manifeste pour l’autonomie

Le livre de Brunschvicg « Introduction à la vie de l’esprit » est paru en 1901, on peut encore facilement le trouver sur des sites spécialisés dans les ouvrages anciens ou épuisés comme Chapitre, mais il a récemment été réédité chez Hermann avec une embarqua le introduction-préface d’André Simha « Un manifeste pour l’autonomie », on peut acheter ce livre pour le lire sur une tablette ou bien en lire ici-bas préface d’André Simha  » un manifeste our l’autonomie » véritable précis d’initiation à la conversion véritable, qui est conversion de l’existence à l’esprit:

Où l’on peut lire les pages 2 jusqu’à 16 (introduction d’André Simha)
Ici le même extrait du livre, mais en format pdf:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/11/26/brunschvicg-introduction-a-la-vie-de-lesprit-extrait/

Un livre qui contient en germe tous les ouvrages ultérieurs car Brunschvicg n’a jamais renié son idéalisme platonicien mathématisant, même après Juin 1940 lorsqu’il a dû fuir Paris et sa belle bibliothèque .
Et ici un article précédent de ce hashtag #BrunschvicgIntroduction consacré à ce livre :

https://mathesisuniversalis2.wordpress.com/2015/08/31/brunschvicgintroduction-leon-brunschvicg-introduction-a-la-vie-de-lesprit

« Serons nous une chose ou deviendrons nous l’esprit ? » : cette question de Brunschvicg lui même et choisie par André Simha pour introduire sa préface définit bien l’alternative qui est le sens de toute existence humaine en toute époque et en tout lieu et qui constitue donc le problème universel du choix entre deux orientations et deux seulement, ce qui est donc un « point » selon Badiou (terme venant de la théorie des topoi): vers le plan spirituel et l’autonomie, ou bien vers le plan vital et l’hétéronomie.
C’est là à mes yeux la principale limite de Finkielkraut : manquer de la radicalité de Brunschvicg, à cause d’une trop grande proximité avec Lévinas et refuser la rupture complète avec l’hétéronomie héritée du Judaisme, ou plutôt de la fascination individuelle de Finkielkraut pour l’héritage juif, au lendemain des horreurs nazies.
Mais s’il est un passage important dans ces quelques pages d’André Simha, c’est celui page 10 qui nous met en garde contre la fascination pour l’intériorité psychique et individuelle, par exemple dans les fameuses méthodes pseudo-orientales de méditation tellement en vogue aujourd’hui:

 » La liberté qui nous fait tout autres que des choses exige une véritable « dés individuation »: toutedétermination , rappelait Spinoza, estnégation, et ce qui décide pour nous, en nous-même, ce qui a, dans notre histoire et dans notre milieu particulier, constitué notre personnalité particulière, ne peut qu’empêcher, en s’opposant au mouvement de la pensée, notre vocation à tendre verstoutce que nous pouvons être. Hors de la vie de l’esprit règne l’hétéronomie. Entre l’hétéronomie d’une individualité qui doit sa forma tion à l’extériorité, et l’autonomie véritable de l’être qui par la spontanéité de l’activité de penser, s’affranchit de soi,notre irréductible pouvoir de juger doit trancher. »
Quant à l’esprit, il n’est pas une mystérieuse substance d’ordre surnaturel, mais activité et effort : pas de monde intelligible ou « suprasensible » ( à la façon dont en parlent théosophes et anthroposophes) en dehors de l’effort d’intellection d’une conscience humaine (personnellement je n’en connais pas d’autre).C’est ici que se situe la différence (radicale) entre le spinozisme ( qui est selon André Simha le cartésianisme affranchi de ses craintes révérencieuses pour l’Eglise) brunschvicgien et Hegel. A la place du fameux  » de l’Absolu il faut dire qu’il est essentiellement Résultat, qu’il n’est qu’à la fin ce qu’il est en vérité » de la préface à la phénoménologie de l’Esprit nous proposerons :  » de l’Absolu il faut dire qu’il est essentiellement effort de compréhension, activité intellectuelle tendu vers la vérité » et comme c’est Dieu il me semble qui le dit dans le « prologue au ciel » du Faust de Goethe :

« Celui qui toujours s’efforce, celui là nous pouvons le sauver » …à condition qu’il s’efforce vers la vérité et l’autonomie bien sûr, et non pas à apprendre par cœur tel livre pseudo-sacré comme le Coran.
Et Faust lui même dit dans le livre de Goethe, imitant la Genèse :  » Au commencement était l’action ».
La différence avec Hegel se situe aussi dans le rôle prédominant accordé à la mathesis, rappelé par André Simha page 14 au paragraphe 2:

« 2 La passion de l’intellect et le rôle de la mathesis dans l’histoire »

 » Devenir l’esprit est donc la norme d’une vie dont la conscience, en progrès incessant, s’étend indéfiniment par sa compréhension de l’univers et d’elle même. Devenirl’espritdonne le sens de l’effort spirituel, orienté par la tâche humaine universelle de penser le réel en vérité. Or cette norme de vie et de pensée, cette intelligence du réel tel que le construit indéfiniment le jugement dans le travail scientifique, a pour Brunschvicg une signification politique et morale fondamentale, puisqu’elle enseigne à chaque homme son humanité, cette vocation à progresser vers la communauté des esprits dans la recherche du vrai et du juste »
André Simha emploie le terme « mathesis » d’une part bien sûr pour évoquer la  » mathesis universalis » de Descartes, mais surtout parce que ce mot signifie l’activité intellectuelle au fondement de la mathématique, et non pas le résultat de cette activité qui est le ma thème, mot privilégié comme par hasard par Lacan et Badiou.
Nous sommes donc fondés à rejeter Hegel et son mépris de la méthode mathématique en philosophie, comme privilégiant le résultat objectif (mathème) sur l’activité ou mathesis qui le fonde cf le site de Jean Zin dont j’ai donné le lien hier et qui est lui même criticable dans son évaluation défavorable des sciences comme « nouvelle religion »

http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/hegel/preface.htm

« Hegel met ensuite en cause la méthode mathématique en philosophie, méthode de Spinoza par exemple, dont la déduction dogmatique objective le monde et empêche toute nouveauté, toute histoire. Il met sur le même plan le discours courant, utilitaire, qui réduit le discours à sa signification immédiate, à l’évidence de l’objet qui exclut le sujet du libre arbitre qui constitue pourtant cet objet dans son intentionnalité. Le thème principal de la Préface est, toujours, cette réintroduction du sujet dans l’objectivation du monde, l’affirmation que la vérité est sujet, c’est-à-dire processus historique, dialectique et temporelle, et non pas simple découverte d’une certitude éternelle. C’est la résolution des antinomies de Kant qui avait montré qu’il y avait contradiction entre la pensée théorique réflexive (constituant l’objet spatio-temporel déterminé) et la pensée pratique constituant la liberté du sujet, contradiction qu’il n’a pu résoudre que par le mythe de la chose-en-soi et que Hegel élimine au profit de la dialectique du sujet et de l’objet. »
Ce qui est historique et sujet à un renouveau constant c’est la mathesis qui constitue la liberté du sujet vis à vis des manipulations métaphysiques d’ordre théologique, ce qui se produit dans l’Histoire humaine précisément avec les Lumières radicales spinozistes, véritables Lumières comme « sortie de l’humanité hors de l’état de tutelle dont elle est elle même responsable » comme l’affirme Kant dans  » Qu’est ce que les Lumières? » Je vois une contradiction entre Spinoza (et Brunschvicg) et Hegel , mais pas entre Spinoza et Kant.
Comme le rappelle André Simha page 15:
« la notion de transcendance est régressive. Elle introduit dans l’expérience spirituelle les préjugés réalistes et matérialistes de la pensée préscientifique. Préjugés dont la mathesis nous a appris à nous délivrer, en faisant apparaître dans l’idée qui se construit, dans cet acte même de penser, la norme de vérité, indépendamment de toute attestation externe. Avec l’universalisation de lamathesisdans la science moderne, à partir de Descartes, la puissance du jugement humain se découvre autonome et illimitée. »
Seulement évidemment si le Résultat ( mathème) prend la place de l’activité-mathesis, l’illusion théologique et ses préjugés dont nous avait délivrés Descartes et sa méthode vient recouvrir la merveilleuse liberté de l’autonomie promise par Brunschvicg en 1901.
L’existence humaine à bien un sens universel(mais il ne s’agit pas d’un sens à la façon des « Grands Récits », donné par Dieu à tout Israel assemblé devant Moïse): parvenir à l’autonomie consistant à être l’esprit qui comme le Fils de l’homme n’a pas « où reposer la tête », pas de séjour assignable, pas de domicile fixe, puisqu’il est progrès éternel cf page 9 de la préface , ou plutôt manifeste pour la philosophie d’André Simha, bien plus juste que celui de Badiou qui a beau jeu de répéter sans cesse « émancipation..émancipation » mais on pourrait lui rétorquer comme Schopenhauer à Hegel:
 » votre panneton a beau être compliqué, vous n’arrivez pas à ouvrir la serrure »
Ce qui si je ne m’abuse est aussi une citation extraite du Faust.

Cohesive ∞-topoi

J’ai parlé à la fin du dernier article sur les « adjoint triples and quadruples » de cette note d’Urs Schreiber sur n-category cafe:

https://golem.ph.utexas.edu/category/2010/10/cohesive_toposes.html

La définition rigoureuse de la notion de « gros topos » est donnée ici:

https://golem.ph.utexas.edu/category/2010/10/cohesive_toposes.html

En gros (c’est le cas de le dire) il s’agit d’un topos dont chaque objet F a pour correspondant un topos, appelé « petit topos », 

P(F) qui est un espace où l’on peut faire de la géométrie ( se rappeler qu’un topos peut être vu comme la généralisation d’un espace topologique, c’est à dire un ensemble de points muni d’une topologie, qui est une collection de parties (de sous ensembles)appelées « ouverts »,  de cet ensemble, collection obéissant à certaines conditions, voir:

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Espace_topologique

Noter que dans le gros topos le petit topos associé à l’objet terminal 1, soit P(1) est appelé « topos des points » du gros topos (notion à garder en mémoire):

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Initial_and_terminal_objects

La note d’Urs Shreiber donne un exemple précis de quadruplet de foncteurs en adjonction (adjoint quadruple) dont nous avons parlé dans l’article récent:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/12/23/triplets-et-quadruplets-dadjonctions-adjoint-triples-and-quadruples/

f! ⊣f * ⊣ f * ⊣ f !

Le foncteur principal Γ d’un topos cohésif E est appelé foncteur  » section globale » c’est un morphisme géométrique :

Γ: E → S où S est le topos des ensembles et ce foncteur associeà un objet X du topos E, qui est un espace, l’ensemble Γ(X) des points de cet espace X c’est à dire la pure multiplicité de ses « points ».
Quelques précisions ici sur les notations employées : dans l’article de n-category cafe ou de Nlab:

https://ncatlab.org/nlab/show/cohesive+topos

qui est en anglais on emploie la lettre S pour Set, qui veut dire « ensemble », mais en francais cela risque d’introduire une infusion puisque la lettre qui correspond à  » Ensemble » est justement E, et non plus S. Nous introduirons donc les lettres H (comme Henologie ou Henosophia) à la place de E pour un topos cohésif et O(comme Ontologie) à la place de S et noterons ce foncteur section globale:

Γ : H → O
Où O est le topos Ens des ensembles qui , selon la doctrine de Badiou dans l’Etre et l’événement , correspond à l’ontologie qui traite de la multiplicité pure  » sans Un » , qui est ici la multiplicité pure des points de l’espace, en oubliant la cohésion .
Une première adjonction est :

Disc ⊣ Γ
(Γ est adjoint à droite de Disc)
Où Disc est le foncteur qui envoie un ensemble de points ,pure multiplicité sans cohésion, sur la meme multiplicité mais structurée par la topologie discrète ( dans le cas d’une structure topologique)

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Topologie_discrète

Rappelons qu’une topologie sur un ensemble X de points consiste en une collection de sous-ensembles de X obéissant à certaines conditions, sous-ensembles appelés « ouverts ». Cette topologie discrète est en même temps la topologie maximale possible : tout sous ensemble est un ouvert.
La topologie minimale, la plus « grossière », est appelée « codiscrete » : seuls l’ensemble vide (sans aucun point) et l’ensemble total sont des ouverts, ce qui est toujours le cas dans toute topologie.
Le foncteur Codisc, envoyant un ensemble de points sur la structure codiscrete définie sur cet ensemble, correspondant est adjoint à droite du foncteur Γ.
Enfin un quatrième foncteur Π vient s’ajouter aux trois précédents:

Π : H → O (voir le rappel sur nos notations plus haut: O comme  » Ontologie »est le topos des ensembles, du multiple pur « sans Un, sans cohésion  » et H comme  » Henosophia » est le topos cohésif.
Ce foncteur est un peu plus compliqué : dans le cas n= 1 il envoie un espace sur ses composantes connexes, et pour les niveaux supérieurs cela se généralise à la « truncation de niveau (n-1) du groupoide fondamental :

https://ncatlab.org/nlab/show/fundamental+groupoid

Qui a pour objets les points de l’espace de départ (de l’ensemble de points) X et pour morphismes les  » chemins » d’un point à l’autre, définis à une homotopie près.
Le groupoide fondamental est une généralisation du groupe fondamental d’un espace topologique et ces deux notions se généralisent d’un espace topologique à un topos:

https://ncatlab.org/nlab/show/fundamental+group+of+a+topos
Ce foncteur Π est adjoint à gauche du foncteur Disc.
Nous avons donc une série de trois adjonctions entre les quatre foncteurs définis , ce qui répond bien à la définition d’un quadruplet (« adjoint quadruple »):

https://ncatlab.org/nlab/show/adjoint+quadruple

Ce quadruplet est la généralisation cherchée d’un morphisme géométrique, et il est orienté tout comme un morphisme géométrique qui est une paire de foncteurs adjoints. L’orientation va de H (topos cohésif, hénosophique) vers O ( topos des ensembles, ontologique ) et c’est ainsi que Lawvere définit les topoi cohésifs.
La seconde partie de la note d’Urs Schreiber titrée  » A remark on Lawvere’s work » est extrêmement importante, en voici les extraits cruciaux:
« He is really at heart a physicist, in the following sense: he is deeply interested in the mathematical model building of reality He is searching for those structures in abstract category theory that do reflect the world. He is asking: What is a space in which physics can take place? Concretely: What is the abstract context in which one can talk about continuum dynamics? I gather even though he is an extraordinary mind, he did not push beyond continuum mechanics, otherwise he would also be asking: What is the abstract context in which quantum field theory takes place? »

(Lawvere réputé comme un logicien, a d’abord pour préoccupation la physique, en s’arrêtant à la mécanique sans aborder le domaine quantique)

Puis
« As Jacob Lurie says rightly: Higher category theory is not theory for its own sake, but for the sake of other theory. And fundamental theoretical physics is all about scanning the space of theories for those that fit reality (as opposed to the physics that most theoretical physicists do, which is scanning the phenomena of one fixed theory.) »
Et enfin la fin de l’article :

« I wish there were more people like Lawvere around, with his perspective on the general abstract basis of everything and at the same time with the overview over modern derived ∞-topos theory and the understanding that the richer structure people are seeing in these is Lawvere’s observation that reality springs out of topos theory taken to full blossoming: reality springs out of ∞-topos-theory »

Ces deux deux dernieres observations font ressortir l’exceptionnelle importance de la  » higher topoi theory » de Jacob Lurie qui n’est pas du tout une généralisation pour le plaisir de « faire compliqué » mais comme dit Schreiber:
 » a full blossoming of topos theory « d’où jaillit la Rélité » ( « reality springs out of ∞-topos-theory »)
J’ai déjà commencé à étudier le « magnum opus » de Jacob Lurie  » Higher topos theory », voir:

https://mathesismessianisme.wordpress.com/2015/09/04/higher-topos-theory-des-n-categories-aux-∞n-categories/

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/tag/higher-topos-theory-2/

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/08/27/preface-de-higher-topos-theory-n-champs-n-stacks/

Il s’agit d’un travail énorme ( mais moins énorme que celui accompli par Lurie!) et j’espère avoir montré ici qu’il ne s’agit pas d’un jeu gratuit ayant pour but de fuir la réalité insupportable qui est la nôtre (celle de l’Europe de nouveau en guerre 70 ans apres 1945) dans de creuses et vaines abstractions mais justement d’un souci de la Réalité qui comme le dit Shreiber « jaillit de la théorie des topoi et surtout de sa pleine floraison : la théorie des ∞-topoi »
La Réalité ce n’est pas le « plan vital » de l’actualité et de l’Histoire mais le plan spirituel qui est celui où vivent les « clercs véritables » (tels Jacob Lurie) que Julien Benda appelait en 1927 de ses vœux:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/brunschvicg-raison-et-religion/

https://apodictiquemessianique.wordpress.com/julien-benda-la-trahison-des-clercs/

« Clercs » véritables qui sont « le sel de la Terre » comme le dit l’Evangile:

http://saintebible.com/matthew/5-13.htm

#BrunschvicgRaisonReligion le prologue du Traité de la réforme de l’entendement de Spinoza

La première des trois oppositions fondamentales, entre Moi vital et Moi spirituel, qui est le thème du chapitre 1 de « Raison et religion » de Léon Brunschvicg:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/19/brunschvicgraisonreligion-les-oppositions-fondamentales-moi-vital-ou-moi-spirituel/

est clairement visible dans le début du Traité de la réforme de l’entendement de Spinoza qui est sur Wikisource:

https://fr.m.wikisource.org/wiki/Traité_de_la_réforme_de_l’entendement

mais la lecture sur ce site est préférable car le plan du livre est mieux mis en évidence et le texte français est accompagné du latin:

http://hyperspinoza.caute.lautre.net/spip.php?rubrique316

« (1) 1. L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles, et que tous les objets de nos craintes n’ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu’autant que l’âme en est touchée, j’ai pris enfin la résolution de rechercher s’il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur. »

Comment ne pas reconnaître dans « les événements ordinaires de la vie commune, qui sont choses vaines et futiles » ce que nous appelons ici le plan vital ou ordre de la chair, et dont l’Ecclésiaste-Qohelet affirme que c’est là « vanité des vanités » et « poursuite du vent »

http://www.info-bible.org/lsg/21.Ecclesiaste.html

Beaucoup de lecteurs ont noté le caractère tragique et inhabituel de ce début, où Spinoza décrit son itinéraire, un peu comme Descartes dans le Discours de la méthode. Il se place dans la situation du membre de l’humanité commune qui débute et ne sait pas encore s’il existe un « bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur. »: ce bien véritable sera évidemment ce que nous appelons ici « plan spirituel ».

Est ce un hasard si nous retrouvons ainsi l’itinéraire de la conscience de l’individu Spinoza au 17 eme siècle dans les textes divers de l’œuvre de Brunschvicg au vingtième siècle, notamment celui ci qui est sans doute le plus beau et le plus clair, et où Brunschvicg cite d’ailleurs le titre de l’ouvrage, « De intellectus emendatione »?

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/quelques-citations-eparses-de-brunschvicg-particulierement-eclairantes-voire-illuminatrices/

« « le propre de l’esprit est de s’apparaitre à lui même dans la certitude d’une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c’est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique… ce qui est constitutif de l’esprit est l’unité d’un progrès par l’accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L’alternative insoluble de l’optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d’intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l’esprit, mais non inquiets de l’esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d’un individu, ou d’une race, ou d’une planète. Le problème est dans le passage , non d’aujourd’hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza « De intellectus emendatione » , en a dégagé la méthode, n’a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L’angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée, est sur un autre plan«  »

C’est sans doute le texte (tiré d’ailleurs de « Raison et religion ») où Brunschvicg oppose le plus nettement le plan vital (ce nom n’est donc pas notre invention) où sont établies les « religions » et auquel correspondent les métaphysiques de la vie, et la « philosophie de la conscience pure » qui est la sienne et celle de Spinoza avant lui, mais est aussi celle de Platon : l’idéalisme mathématisant, critique et spiritualiste, c’est à dire répondant positivement à la question angoissée que se pose le débutant Spinoza : existe t’il un bien véritable qui nous permette de ne pas désespérer une fois que nous avons compris comme l’Ecclesiaste la vanité et la futilité des occurrences de la vie commune, gouvernée par la passion de l’argent, de la volupté et de la « réputation », c’est à dire « la puissance et la gloire »?

Et qui répond positivement avec « la certitude d’évidence qu’apporte avec elle l’intelligence de l’idée »…
Car il serait vain, d’une vanité encore bien pire que la « vanité des vanités » du plan vital de répondre à l’homme qui se meurt littéralement de désespoir dont Spinoza décrit l’état d’esprit :

« Oui, il existe un bien véritable, et si tu suis mes leçons et. Deviens membre de mon mouvement spirituel tu le trouveras à coup sûr, un jour ou l’autre »
Soyons honnêtes : n’est ce pas la réponse donnée par Rudolf Steiner à ses « disciples » après 1900, une fois qu’il a rompu avec la « Philosophie de la liberté » de 1894, c’est à dire une fois qu’il a rompu avec la…liberté, en s’embrigadant dans la secte théosophique de H P Blavatsky et Annie Besant, prison qu’il quittera quelques années plus tard pour fonder sa propre prison l’anthroposophie, dont il deviendra le Directeur…emprisonné lui même ?

Ce que fait la philosophie véritable, celle de Spinoza et Brunschvicg, est tout autre : elle apporte la méthode permettant immédiatement au désespéré (que nous sommes tous) de scier immédiatement les barreaux de la prison et d’être libre, pas demain mais tout de suite s’il le veut..
Cette méthode, cette unique méthode de la philosophie brunschvicgienne, c’est la réflexion qui apporte avec elle sa lumière qui est l’intelligence de l’idée.

Il existe un autre ouvrage de jeunesse de Brunschvicg, datant de 1900, sur lequel j’avais écrit cet article:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/20/la-seule-vraie-religion/

« 

Introduction à la vie de l’esprit

 »

et ces quelques lignes rejoignent la pensée de Spinoza lorsqu’il caractérise ainsi le « Bien véritable »:

« Ici je veux seulement dire en peu de mots ce que j’entends par le vrai bien, et quel est le souverain bien. Or, pour s’en former une juste idée, il faut remarquer que le bien et le mal ne se disent que d’une façon relative, en sorte qu’un seul et même objet peut être appelé bon ou mauvais, selon qu’on le considère sous tel ou tel rapport ; et de même pour la perfection et l’imperfection. Nulle chose, considérée en elle-même, ne peut être dite parfaite ou imparfaite, et c’est ce que nous comprendrons surtout quand nous saurons que tout ce qui arrive, arrive selon l’ordre éternel et les lois fixes de la nature.

13. Mais l’humaine faiblesse ne saurait atteindre par la pensée à cet ordre éternel ; l’homme conçoit une nature humaine de beaucoup supérieure à la sienne, où rien, à ce qu’il lui semble, ne l’empêche de s’élever ; il recherche tous les moyens qui peuvent le conduire à cette perfection nouvelle ; tout ce qui lui semble un moyen d’y parvenir, il l’appelle le vrai bien ;

et ce qui serait le souverain bien, ce serait d’entrer en possession, avec d’autres êtres, s’il était possible, de cette nature supérieure. Or, quelle est cette nature ? nous montrerons, quand il en sera temps[3] que ce qui la constitue, c’est la connaissance de l’union de l’âme humaine avec la nature tout entière.

 »

Cette « union de l’âme humaine avec la nature tout entière » n’évoque t’elle pas la « pensée ou méditation de l’Un » que nous nous fixons pour but ici?
Et n’est elle pas la même chose que Brunschvicg décrit en les termes suivants dans l’ouvrage de 1900 « Introduction à la vie de l’esprit »?

« 

« l’univers est bon, absolument bon, du moment que nous savons le comprendre; car nous sommes maîtres de n’y voir que ce qui s’unit à nous »…

….Rien ne peut interdire à l’intelligence de rencontrer dans le monde uniquement ce qui est fait pour elle, la loi d’où naît la vérité. Il n’y a pas d’évènement quelqu’inattendu qu’il soit , quelque contraire à nos tendances personnelles, qui ne serve à enrichir le domaine de notre connaissance.

Nous n’avons à redouter d’autre ennemi que l’erreur; et l’erreur, si nous savons l’avouer avec sincérité et nous en délivrer scrupuleusement, ne fait qu’augmenter le prix de la vérité définitvement possédée.

Rien ne peut empêcher la volonté de rencontrer dans le monde uniquement ce qu’elle cherche, l’occasion de se dévouer à l’intérêt supérieur de l’humanité; elle n’a rien à craindre, hors ses propres défaillances……

….. Une fois que nous avons rempli l’univers de notre esprit « il est incapable de nous rien renvoyer si ce n’est la joie et le progrès de l’esprit.

Et dés lors, ce que nous avons dit de l’univers, il faut le dire aussi de la vie.

La vie est bonne absolument bonne, du moment que nous avons su l’élever au dessus de toute atteinte, au dessus de la fragilité, au dessus de la mort.

La vraie religion est le renoncement à la mort;

elle fait que rien ne passe et rien ne meurt pour nous, pas même ceux que nous aimons; car de toute chose, de tout être qui apparaît et qui semble disparaître, elle dégage l’idéal d’unité et de perfection spirituelle, et pour toujours elle lui donne un asile dans notre âme

 »