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La très belle scène finale du film « Le septième sceau » de Bergman 

C’est ici mais pas dans la version originale les dialogues sont en anglais avec en plus des sous titres en anglais mais qui ne correspondent pas toujours tout à fait aux mots prononcés

Et l’intrigue est résumée ici :

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Le_Septième_Sceau
Cette scène finale est celle où tous les personnages , représentant toute la variété des positions métaphysiques face au probleme du sens de l’existence humaine, sont confrontés à la mort et réagissent selon leur niveau de conscience. Les personnages humbles ( comme le forgeron et son épouse) réagissent avec le « respect » dû à ce « Grand Personnage » qu’est la Mort(cela évoque ce chapitre du début de « La montagne magique » de Thomas  Mann où deux attitudes face à la mort sont décrites : révérence face à son aspect « sacré » et mépris irrévérencieux s’agissant de son aspect repoussant physiquement parlant : pourriture, dégradation dans le tombeau de tout ce qui constituait l’individualité du défunt, cet aspect est aussi dépeint dans le poème de Baudelaire :Une charogne:

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/charles_baudelaire/une_charogne.html
L’épouse du Chevalier n’est pas humble, mais elle fait preuve de cette révérence envers la Mort  qui est tout simplement l’autre face du respect envers les aspects « sacrés » de la vie, du « plan vital »  auquel le « sacré » s’identifie toujours plus ou moins. 

  Jöns, l’écuyer, représente le nihilisme, l’hédonisme et le scepticisme modernes,  hérités par notre époque des Lumières agnostiques et relativistes propres au 18 eme siècle,  qui n’ont rien à voir avec les  Lumières cartésiennes, malebranchistes  et spinoziennes du siecle précédent  , on pourrait presque dire que le 18ème siècle se rattache directement au relativisme de Montaigne en ignorant ( en voulant ignorer) ce que Montaigne (représentant le « doute ») a rendu possible : Descartes comme représentant le Savoir. Brunschvicg reconnaît que sans Montaigne pas de Descartes, voir l’introduction au tome 1 des  » Écrits philosophiques »: l’humanisme de l’Occident:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1_intro.html

« C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective.<b> De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne.</b> »

« C’est un usage d’accabler Montaigne sous le grief de scepticisme sans se demander de quoi et pourquoi il est sceptique. Nul pourtant n’a eu un sens plus scrupuleux et plus profond de la vérité. « On reçoit la médecine comme la géométrie », écrit-il ; et d’un mot il écarte les superstitions ridicules, les pratiques occultes, qui apparentent le XVIe siècle au Moyen âge, et qui, même plus tard, font de Bacon, malgré ses prétentions à la méthode, l’un des plus complets et l’un des plus déconcertants parmi les exemplaires de la crédulité humaine. A aucun moment l’enthousiasme que Montaigne professe pour les lettres antiques, ne le détourne de mettre au jour les contradictions ruineuses des doctrines que la Grèce nous a transmises en matière de logique et de physique, de métaphysique et de morale. Montaigne va plus loin encore : il tire des guerres de religion l’effroyable « moralité » qu’elles comportent ; il a le courage d’insister, au début de son Apologie de Raimond Sebond, sur le contraste, qu’on dirait diabolique, entre le christianisme tel qu’il se prêche et la chrétienté telle qu’elle vit.

Il ne faut donc point se laisser tromper par l’attitude d’ironique réserve, que Montaigne étendra, des affirmations téméraires où s’aventurent philosophes et théologiens, aux négations sommaires que la Renaissance leur a parfois opposées. On ne trouvera point chez Montaigne cette « fausse humilité », masque de l’orgueil, qui refuse à la raison l’accès de problèmes qu’elle déclare impénétrables pour la faiblesse humaine, puis qui, tout d’un coup, se prévaudra d’inspirations ou de traditions auxquelles le caprice seul a pu conférer une apparence d’autorité. Si Montaigne évite de s’égarer dans les hauteurs où il pourrait aborder de front les formules transcendantes des dogmes, c’est pour en scruter les racines dans le sol humain, « trop humain », de notre propre histoire. Le crédit des lois repose, non sur la justice, mais sur la coutume qui en est, dira-t-il expressément, le fondement mystique. Et il n’y a pas, selon Montaigne deux psychologies, ou comme nous dirions aujourd’hui, deux sociologies, l’une en matière profane, l’autre en matière sacrée. La foi religieuse est d’essence géographique : « Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgordins ou Alemans. »
Voici donc ce qui se dégage avec les Essais pour former comme la première assise du spiritualisme occidental : une histoire naturelle des croyances au surnaturel, cette histoire même que Fontenelle et Bayle, Hume et Voltaire, de nos jours enfin MM. Frazer et Lévy-Bruhl, poursuivent, embrassant un champ de plus en plus vaste, selon des procédés de plus en plus assurés. Les explications totales, celles qui apportent à l’homme la clé de n’importe quelle énigme, depuis la création du monde jusqu’à la survie ou la résurrection des morts, sont, pour reprendre le titre de l’excellent ouvrage de M. Daniel Essertier, des formes inférieures d’explication. Dieu n’a pu être élevé au-dessus du principe d’identité que par des hommes demeurés eux-mêmes au-dessous du seuil de la logique. Tout recours au primat de la tradition nous rejette donc dans le lointain de la « mentalité primitive », à partir de laquelle se déroule, ininterrompu, le tissu mystique, ou mystifiant pour parler plus exactement, des représentations collectives. Pas de peuple d’élection, pas de culte d’exception. Ce n’est pas défendre l’Occident que de plaider pour l’incarnation du Christ contre l’incarnation du Bouddha ; au contraire, le trait caractéristique des communautés orientales est que chacune met sa propre Église et sa propre orthodoxie en concurrence avec les Églises voisines et les orthodoxies rivales. Par delà les luttes perpétuelles des espèces éclate, aux yeux d’un observateur impartial et désintéressé, l’identité du genre. Et déjà Montaigne se plaisait à relever dans l’Apologie de Raimond Sebond, les étranges exemples de « similitudes et convenances » que « le nouveau monde des Indes occidentales » offre avec le nôtre, « présent et passé » : circoncision et croix, usage des mitres et célibat des prêtres. Il prenait à témoins les « cannibales » venus à Rouen du temps de Charles IX, pour se convaincre, et pour convaincre ses lecteurs, que « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »

On pourrait rattacher le plan de conscience dont témoigne  Jöns, l’écuyer à cet usage de Montaigne qui passe par dessus la tête de Descartes, en quelque sorte.. Seulement cela est incompatible avec le dynamisme spirituel de l’Occident véritable , tout entier tendu dans l’effort vers l’autonomie car comme le dit Brunschvicg, le cartésianisme accepte l’épreuve du doute de Montaigne mais pour la dépasser, la porter plus loin et fonder sur le doute radical (dans le cogito) un Savoir certain:

« Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ». Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse.


Le propre de la sagesse cartésienne, c’est qu’elle accepte dès l’abord, comme bienfaisante el salutaire, l’épreuve du doute de Montaigne. Si l’on réserve le point qui concerne la substance psychique et qui demeure comme une digression par rapport aux thèses essentielles du cartésianisme, aucun des dogmes enseignés par l’autorité, aucun des principes dont l’École faisait la pétition, n’intervient pour altérer la rationalité parfaite du lien entre la méthode et le système. Une même présence de lumière intérieure fait de l’existence du moi pensant et de l’existence du Dieu infini les moments d’une seule intuition : elle a sa racine dans la clarté et dans la distinction de la mathématique « pure et abstraite » ; elle a son application dans la clarté et dans la distinction d’une physique mathématique qui explique les phénomènes de l’univers comme objets de la géométrie spéculative. Le mécanisme de la nature et l’autonomie de l’esprit sont les deux faces solidaires de la science que l’homme constitue lorsque, attentif à lui-même, il déroule, par la seule spontanéité de son intelligence, les « longues chaînes de raisons », dont il appartient à l’expérience de prouver qu’elles forment en effet la trame solide des choses, indépendamment des apparences qu’y adjoint l’animalité des sens ou de l’imagination. »

 Sauf que nous sommes dans ce film au 13eme siècle, 400 ans avant Descartes, et que le relativisme athée de l’écuyer , né de l’observation lors des Croisades de croyances différentes, ne saurait être généralisé. Le chevalier , en homme de foi, prie Dieu, le seul Dieu qui lui vienne à l’idée, de les secourir car ils sont « pauvres’ fragiles et ignorants » .Le savoir de Descartes et Galilée n’est pas encore là..et l’écuyer sarcastique a beau jeu de lui répondre que dans ces ténèbres personne ne l’écoute.

Mais c’est évidemment la réaction de la jaune fille sans nom (jouée par Gunnel Lindlom) qui est la plus marquante  , l’épisode du film que personne ne peut oublier  (avec la « danse macabre » qui vient peut après, entrevue sur fond de ciel d’orage par le jongleur « voyant » moqué par sa femme):elle est la seule à s’agenouiller devant le Personnage mystérieux, dont on entrevoit l’ombre portée sur son visage et se borne au constat de la finitude radicale qui définit le plan vital : 

« it is finished this time » « cette fois c’est la fin » qui ressemble fort aux dernières paroles de Daniel Plainview à la fin de « There Will be blood » : « I am finished »:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/05/20/brunschvicgraisonreligion-exemple-1-de-lopposition-entre-plan-vital-et-plan-spirituel-paul-thomas-anderson/

Il me semble que dans la version originale en suédois du film de Bergman,  le sous titre traduit ce qu’elle dit par :

« Tout est consommé »

  
  

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Mathematics without apologies : le programme « Univalent foundations »

Qu’il me soit donné ici l’occasion de faire connaître un blog intéressant, créé par Michael Harris, professeur de mathématiques à l’université de Columbia et à Paris-Diderot :

https://mathematicswithoutapologies.wordpress.com/about-the-author/
L’article qui a attiré mon attention porte sur le programme des « univalent foundations for mathematics »:

https://mathematicswithoutapologies.wordpress.com/2015/05/13/univalent-foundations-no-comment/

La réaction disons « modérée » des petits génies des maths (dont Jacob Lurie)interrogés sur cette question peut s’interpréter de deux façons, favorable ou défavorable.. Ainsi quand Jacob Lurie répond : » No comment » cela peut signifier qu’il refuse tout « sensationnalisme » et demande de pouvoir creuser la question avant de donner un avis. En d’autres termes, cela peut être une preuve de rigueur intellectuelle et d’honnêteté d’esprit et c’est bien ainsi que je l’interprète…
Même chose pour Terry Tao, dont le blog sur WordPress est ici:

https://terrytao.wordpress.com

On parle ici de ce prodige:

http://www.science-et-vie.com/2015/10/un-prodige-des-maths-resout-une-conjecture-quasi-centenaire-et-bat-lordinateur-a-plate-couture/

mais comme je l’ai déjà dit toute insistance sur le génie individuel va mal avec la philosophie de ce blog, et avec la notion de dés-individuation prônée dans le « Manifeste pour l’autonomie » par André Simha:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2016/01/24/brunschvicgintroduction-un-manifeste-pour-lautonomie/
Donc quand je lis ici ces lignes « sensationnalistes » suggérant un « duel au sommet » à propos de la célèbre « conjecture de Goldbach » où intervient aussi Terence Tao le petit prodige qui a paraît il lu (et compris) Grothendieck d’un bout à l’autre:

http://obamaths.blogspot.fr/2013/05/conjecture-de-goldbach-terence-tao.html
J’avoue que je m’inquiète un peu…
Comme le dit très bien André Simha apres Brunschvicg, il n’y a qu’un unique Sujet c’est l’Esprit et la particularité de la Mathesis c’est qu’elle permet de comprendre cela très clairement.et dans le « Manifeste » André Simha, analysant le rôle de la Mathesis dans l’Histoire de l’esprit selon Brunschvicg, comprend le « progrès » comme un progrès de la conscience individuelle vers la « communauté des esprits » dans la recherche rationnelle du vrai et du juste. C’est ainsi aussi que j’interprète les propos de Jésus dans l’évangile selon Thomas (qui malheureusement n’a pas été retenu par l’Eglise, ce qui eut changé l’Histoire):

http://www.naghammadi.org/traductions/textes/evangile_thomas.asp

« Logion 1. Il a dit : Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort.

Logion 2. (1) Jésus a dit : 15 Celui qui cherche, qu’il ne cesse de chercher jusqu’à ce qu’il trouve ; (2) quand il aura trouvé, il sera troublé ; (3) troublé, il s’étonnera et il régnera sur le Tout. »

Cela correspond à mon avis à ce que dit Brunschvicg quand il parle de « renoncement à la mort » (à la fin justement de ce livre « Introduction à la vie de l’esprit ») Seul un individu peut mourir mais si je suis parvenu en poussant jusqu’au bout le travail spirituel de la dés-individuation à « devenir l’Esprit », comme nous y appelle Brunschvicg, il ne reste plus d’individu , agrégat de déterminations c’est à dire de négations, qui puisse mourir, disparaître .
Voici en tout cas les archives du blog de Terence Tao (qui exerce ses talents prodigieux en théorie des nombres, l’un des domaines les plus fascinants de la mathématique) sur la conjecture de Goldbach, en passe d’être résolue d’après ce que je sais:

https://terrytao.wordpress.com/tag/goldbach-conjecture/

Venons en maintenant à ce fameux programme de recherche sur les « univalent foundations » inspiré à la fois des travaux de Cantor et Grassman et de ceux de Grothendieck:

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Univalent_foundations

Et nous amène à la théorie des « Homotopy types » qui fait l’objet d’un livre:

Homotopy type theory:

The HoTT Book

Et d’un blog:

http://homotopytypetheory.org

et l’on comprend d’après la caractérisation suivante que cela mène directement l’esprit vers les notions d’isomorphisme et d’équivalences en théorie des catégories:

« Homotopy Type Theory refers to a new interpretation of Martin-Löf’s system of intensional, constructive type theory into abstract homotopy theory. Propositional equality is interpreted as homotopy and type isomorphism as homotopy equivalence.  »
L’homotopie est une notion de la topologie,caractérisant une transformation ou  » déformation continue » entre deux fonctions elles mêmes continues reliant deux espaces topologiques ( rappel: une fonction entre deux espaces topologiques est dite continue si l’image inverse d’un ouvert est un ouvert) qui sont dite alors homotopiques:

https://en.m.wikipedia.org/wiki/Homotopy

Voici un exposé Video de Vladimir Voevodsky sur le sujet à l’ Insitute for advanced studios:

https://video.ias.edu/univalent/voevodsky

Qui nous ramène à la « higher category theory »:

« The correspondence between homotopy types and higher categorical analogs of groupoids which was first conjectured by Alexander Grothendieck naturally leads to a view of mathematics where sets are used to parametrize collections of objects without « internal structure » while collections of objects with « internal structure » are parametrized by more general homotopy types. Univalent Foundations are based on the combination of this view with the discovery that it is possible to directly formalize reasoning about homotopy types using Martin-Lof type theories. »
Par un autre raccourci de l’esprit nous voyons apparaître dans la marge de droite le nom de Patricia Crone, récemment décédée, qui a fait avancer l’islamologie moderne dans le même sens que Gallez, c’est à dire vers la compréhension de l’origine humaine du Coran chez les judéo-chrétiens (« Nazaréens »):

https://video.ias.edu/crone-remembrance
on parle de ses travaux dans cet article sur les origines nazaréennes de l’Islam:

http://www.salve-regina.com/salve/Le_mystère_des_origines_de_l’Islam_enfin_éclairci

Il y a bien une cohérence profonde de la Raison  » désintéressée qui aperçoit le Dieu des philosophes et des savants » et de son combat pour l’autonomie donc contre le pseudo -Dieu de l’hétéronomie, de la Sharia ..le travail de la dés-individuation passe aussi par la « dés appropriation parfaite et réciproque de Dieu et de l’homme » que fixe Brunschvicg pour but ultime du travail spirituel et scientifique dans la troisième opposition fondamentale entre le Dieu vraiment divin et le Dieu humain des religions, dans « Raison et religion » , voir:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/08/14/brunschvicgraisonreligion-troisieme-opposition-fondamentale-dieu-humain-ou-dieu-divin/

« En essayant d’atteindre Dieu comme cause efficiente du monde, nous nous sommes soumis à l’obligation de proportionner sa divinité à ce que le monde en révèle, avec le risque de dégrader Dieu et de rabaisser en nous son idée. Le Deus artifex sera aussi loin que possible du Deus sapiens qu’on aurait voulu découvrir et vénérer.

Nous touchons le point où un pieux désarroi se manifeste à l’intérieur d’une même tradition ecclésiastique et parfois dans P046 l’œuvre d’un même apologiste. L’effort pour donner un Dieu à la nature en faisant fond sur la causalité se dédouble en explications opposées, qui alternent et mutuellement se ruinent. Tantôt on appuiera sur la ressemblance de l’effet à la cause, et l’on célébrera les merveilles de la nature, signes et reflets d’une gloire divine ; tantôt on mettra en relief le contraste de la cause créatrice et de l’effet créé, on cherchera dans les insuffisances de l’effet, dans sa contingence et sa précarité, la preuve même qu’à la source il y a l’être souverain, nécessaire et absolu.
Cette impuissance dialectique traduit l’angoisse de l’humanité qui consulte l’univers sur Dieu et qui toujours demeure déconcertée et rebutée par l’écart grandissant, à mesure qu’elle observe et réfléchit davantage, entre le monde tel qu’elle l’attendrait d’un Dieu et le monde tel qu’il se manifeste à son regard. L’élan de confiance s’achève en réaction de désespoir lucide.
Nous accorderons donc à la science moderne qu’elle a pu atteindre son but dans le domaine de la nature inanimée, non certes qu’elle ait éliminé le mystère comme on l’a dit imprudemment ; mais elle a résolu, ou plus exactement elle a découvert, assez de problèmes dans des conditions admirablement délicates et imprévues, pour que nous soyons en état de nous donner l’assurance qu’en dehors
de méthodes positives il n’y a pas à entrevoir de salut par la vérité. Il reste cependant certain que l’on compromettrait la portée solide des résultats obtenus par la physique depuis les trois siècles de sa constitution, si on étendait cette conclusion à la biologie. Plus nous devons reconnaître que les diverses opérations de la vie, prises chacune à part, sont régies par les lois chimico-physiques, plus nous devons admirer la coordination qui s’établit entre ces opérations. Elles apparaissent dirigées dans un sens qui, d’une façon générale, coïncide avec la préservation et le développement de l’organisme, présentant dans le choix des moyens une richesse d’invention, une subtilité d’anticipation, faites pour étonner, sinon pour convertir, le sceptique le plus endurci. La finalité rentre ici chez soi, finalité individuelle ou finalité grégaire, comportement tantôt d’apparence simple, tantôt d’une complication réellement invraisemblable, disproportionnée en tout cas aux ressources propres des êtres qui semblent suivre l’impulsion d’un instinct sans avoir la moindre conscience du but auquel tend leur activité. N’est-il donc pas raisonnable de chercher le secret de cette activité hors d’eux et plus haut qu’eux, dans une intelligence transcendante qui soit capable de lire leur avenir en leur passé, d’amener par l’efficacité de sa prévoyance la convergence des mouvements chez chaque unité d’un groupe, leur harmonie dans le sein de l’espèce, la hiérarchie enfin des espèces entre elles ?

…L’ascèse idéaliste permet donc de conclure à l’existence de Dieu comme thèse rigoureusement démontrée si l’on a su retrancher de la notion d’existence tout ce qui tendrait à situer Dieu dans un plan de réalité matérielle où il viendrait, soit s’ajouter, comme chose numériquement différente, à l’ensemble des choses données dans l’expérience du monde, soit se confondre avec lui. Créationisme et panthéisme sont également hors de jeu, parce qu’ils définissent Dieu par rapport à la réalité de la nature. Or il faut, de toute nécessité, que le progrès de la critique ait spiritualisé l’être pour que soit séparé de son image, atteint dans sa pureté, le Dieu qui seul pourra être avoué comme divin.
Cependant il reste un problème capital à trancher. Le Dieu des philosophes, Dieu pauvre, dépouillé, auquel sont refusés tout à la fois la floraison des symboles, l’encens des prières, la majesté des pompes liturgiques, est-il capable de satisfaire l’instinct religieux de l’humanité ? Le mouvement de conversion que nous nous sommes efforcés de suivre, requiert donc, pour s’achever, un élan de désintéressement pratique, capable de renouveler jusque dans sa racine spéculative notre idée de l’âme, d’en assurer l’entière spiritualité….

…Pour nous la leçon est péremptoire. Nous n’attendrons notre salut que de la réflexion rationnelle, portée à ce degré d’immanence et de spiritualité où Dieu et l’âme se rencontrent. Si Dieu est vérité, c’est en nous qu’il se découvre à nous, mais à la condition que Dieu ne soit que vérité. Le péril mortel serait que la profondeur idéaliste souffrît d’être indûment transposée, que l’imagination de l’être réapparût subrepticement qui aurait pour effet inévitable d’assimiler Dieu à un objet quelconque dans le champ de la réalité vulgaire, de transformer dès lors l’intuition d’ordre spirituel en un paralogisme ontologique.
On a beau vouloir mettre la spéculation d’un côté, la pratique de l’autre, tout est compromis du moment que le progrès ne s’accomplit pas à la fois dans l’un et l’autre des deux ordres. A quoi bon répéter la parole qui a traversé les siècles : Dieu est amour, si on allait en altérer immédiatement le sens parce qu’on se représenterait le lien de l’homme et de Dieu sur le modèle du rapport qui s’établit dans notre monde entre personne et personne, entre moi et autrui ? Dieu n’est pas aimant ou aimé à la manière des hommes ; mais il est ce qui aime en nous, à la racine de cette puissance de charité qui nous unit du dedans, de même qu’il est à la racine du processus de vérité qui fonde la réalité des choses extérieures à nous comme il fonde la réalité de notre être propre.
Le service que rend la philosophie à la religion consisterait donc à mettre en évidence que c’est un même progrès de pensée dans le sens du désintéressement et de l’objectivité qui préside à la triple option dont nous nous sommes efforcés de préciser les conditions intellectuelles, qu’il s’agisse de l’homme ou du monde ou de Dieu. L’ennemi sera toujours le mirage de la chose ensevelie dans la matérialité de son expression verbale, qui fait que le moi s’acharne à la vaine poursuite d’une âme dissimulée derrière sa spiritualité, comme d’un Dieu caché par-delà sa divinité. Le réalisme se fait ombre à lui-même.
 »

Et voici le passage le plus important de « Raison et religion »:

« Ce n’est donc pas un hasard, non seulement si le cartésianisme concorde, à l’intérieur même de l’Église, avec le mouvement qui marque la revanche de la théologie augustinienne du Verbe sur la théologie thomiste des intermédiaires, mais si avec le Traité théologico-politique et l’Éthique la voie royale de la spiritualité s’est trouvée définitivement ouverte. Peut-être le souvenir de certains Marranes, chez qui les frontières de culte entre juifs et catholiques tendaient à s’effacer au profit de la communauté de sentiment, avait-il contribué à détacher Spinoza de tout préjugé particulariste. En tout cas, à travers le langage substantialiste et l’appareil euclidien, qui pourraient à chaque instant donner le change sur la tendance profonde du système, s’accomplit la désappropriation réciproque et parfaite de Dieu et de l’homme. Le Dieu infiniment infini n’est pas seulement dégagé de toute image plastique suivant le commandement du Décalogue, mais, ce qui est beaucoup plus important et plus rare, affranchi de toute image psychologique. Dès lors nous ne pouvons plus accepter que nous soyons un autre pour lui, et il cesse d’être un autre pour nous. Il n’est pas la puissance supérieure vers laquelle se tourne l’être qui dure, et qui prie pour être soustrait aux lois de la durée. Il est la vérité éternelle en qui une âme pensante acquiert le sentiment et l’expérience intime de l’éternité de la pensée. Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement, considérés avec les yeux du corps ; mais l’homme dont on peut affirmer sans mentir qu’il est deux fois né, l’astronome d’après Copernic, le philosophe d’après Spinoza, aura la force de les envisager avec les « yeux de l’esprit que sont les démonstrations ». »

#BrunschvicgEtapes les étapes de la philosophie mathématique

Un premier article :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/04/04/brunschvicg-les-etapes-de-la-philosophie-mathematique/

avait été écrit à propos de ce livre « Les étapes de la philosophie mathématique » datant de 1912 et qui est souvent considéré comme le plus caractéristique , sinon le plus important, de Brunschvicg, dont la philosophie souvent dépeinte comme  » idéalisme mathématisant » accorde une place prédominante à la science et à la mathesis ( activité de pensée qui est au fondement des mathématiques) .Qu’il me suffise de citer ces passages de « La querelle de l’athéisme » de 1928 , texte qui peur etre trouvé en appendice à « Vraie et fausse conversion »:

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/2012/09/11/la-querelle-de-latheisme-de-brunschvicg/

«  Le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles est défini avec précision par les termes du Mémorial du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. Il est donc important de soumettre à l’examen les moments du processus spéculatif qui explique et qui, selon nous, commande la nécessité de l’alternative. »
Où Brunschvicg « retourne » pour ainsi dire, dans une sorte de judo spirituel, la force de pensée de l’alternative décrétée par Pascal dans le Mémorial du 23 novembre 1654 (lors de la fameuse nuit mystique )entre le Dieu de la Bible et le Dieu des philosophes et des Savants:

http://anecdonet.free.fr/iletaitunefoi/Dieu/M%E9morialdeBlaisePascal.html

« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob» non des philosophes et des savants

Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Dieu de Jésus-Christ.
 »
Brunschvicg éprouvait pour Pascal une admiration fascinée ( un peu comme Jacques Attali de nos jours) il a consacré une partie importante de sa vie intellectuelle à l’édition critique des « Œuvres complètes » de Pascal (la fameuse « édition Brunschvicg ») , le passage ci dessus est important car il fonde la séparation entre Dieu des croyants et Dieu des philosophes, et ce de la manière la plus claire, ce qui n’est pas toujours le cas chez tout le monde j’ai même lu un jour un texte d’un professeur de philosophie où c’était l’islam qui était crédité de la « paternité » du Dieu des philosophes et des savants ( simplement parce qu’il s’oppose au christianisme et à la Bible, qu’il accuse d’être pleine d’erreurs humaines et de falsifications de la parole divine) . En réalité le Dieu des philosophes est l’Idée de Dieu purifiée et élaguée de toute intrusion de références au plan vital. Or le dieu sanguinaire du Coran et de l’Islam est l’Idole de ceux qui sont incapables de penser qu’il y a autre chose que ce plan vital ( cet autre étant le plan spirituel) c’est pour cette raison que l’Islam a tellement le « vent en poupe » aujourd’hui il est le refuge de tous les vrais athées et nihilistes qui sont légion aujourd’hui en Occident depuis 1945 ou même 1920 et surtout depuis la fin il y a 30 ans des « Grands récits » du communisme, qui était leur seule boussole et est maintenant remplacé par l’Islam, le véritable athéisme n’étant pas de nier Dieu ( car encore faut il pour cela s’accorder sur ce qu’est Dieu) mais de nier qu’il y a un plan spirituel de l’Idée en dehors du plan vital, ordre de la matière et de la vie.
Le second passage que je juge important dans la « querelle de l’athéisme » exposé de Brunschvicg devant la Société française de philosophie le 24 mars 1928 :

https://leonbrunschvicg.wordpress.com/2012/09/11/la-querelle-de-latheisme-de-brunschvicg/
est le suivant :

« Le fait décisif de l’histoire, ce serait donc, à nos yeux, le déplacement dans l’axe de la vie religieuse au XVIIesiècle, lorsque la physique mathématique, susceptible d’une vérification sans cesse plus scrupuleuse et plus heureuse, a remplacé une physique métaphysique qui était un tissu de dissertations abstraites et chimériques autour des croyances primitives. L’intelligence du spirituel à laquelle la discipline probe et stricte de l’analyse élève la philosophie, ne permet plus, désormais, l’imagination du surnaturel qui soutenait les dogmes formulés à partir d’un réalisme de la matière ou de la vie. L’hypothèse d’une transcendance spirituelle est manifestement contradictoire dans les termes ; le Dieu des êtres raisonnables ne saurait être, quelque part au delà de l’espace terrestre ou visible, quelque chose qui se représente par analogie avec l’artisan humain ou le père de famille. Étranger à toute forme d’extériorité, c’est dans la conscience seulement qu’il se découvre comme la racine des valeurs que toutes les consciences reconnaissent également. À ce principe de communion les propositions successivement mises au jour et démontrées par les générations doivent leur caractère intrinsèque de vérités objectives et éternelles, de même qu’il fonde en chacun de nous cette caritas humani generis, sans qui rien ne s’expliquerait des sentiments et des actes par lesquels l’individu s’arrache à l’égoïsme de la nature. Ce Dieu, il faudra donc l’appeler le Verbe, à la condition que nous sachions entendre par là le Verbum ratio (λόγος ἐνδιάθετος) dont le Verbum oratio (λόγος προφορικὸς) est la négation bien plutôt que le complément, avec tout ce qui, par l’extériorité du langage à la pensée, s’est introduit dans les cultes populaires : mythes de révélations locales et de métamorphoses miraculeuses, symboles de finalité anthropomorphique. »

On peut dire que ce texte de Brunschvicg est le fondement, la raison d’être de tous les blogs de la mouvance « Henosophia toposophia mathesis universalis » dont celui ci est le principal avec aussi:

https://mathesisuniversalis.wordpress.com

Mais revenons à l’article déjà écrit sur « Les Etapes de la philosophie mathématique » où toutes les références avaient été données pour lire le livre sur le web:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/04/04/brunschvicg-les-etapes-de-la-philosophie-mathematique/

Ce blog n’est pas un blog de mathématiques, ni d’ailleurs de philosophie : pour le décrire j’aimerais dire que c’est un blog de « philosophie mathématique » dans la lignée du livre de 1912 de Brunschvicg..cependant il y a loin de la coupe aux lèvres et je conçois ce qu’une telle affirmation (qui est plutôt un souhait) peut avoir de ridicule . Il reste que c’est là la tâche que je fixe à ma vie, aussi pusillanime soit elle : continuer le travail de pensée des « Etapes » , et notamment y intégrer ce que Brunschvicg n’a pas pu y mettre puisqu’il est mort en 1944, un an avant la naissance de la théorie des catégories..

Signalons qu’en 1962 un colloque a été organisé à Normale sup pour le cinquantenaire de la sortie du livre en 1912, vous trouvez les textes des interventions ici :

http://s3.archive-host.com/membres/up/784571560/GrandesConfPhiloSciences/philosc08_commemoration_brunschvicg_1962.pdf
C’est une première pierre de construction pour édifier ce « palais au Soleil » dont je viens de parler, sur les fondations du livre « les étapes » et de la mathesis universalis cartésienne (plutôt que leibnizienne) avec les matériaux plus modernes de la théorie des catégories et des mathématiques contemporaines ( sans négliger Bourbaki et l’œuvre gigantesque laissée par Grothendieck)

#BrunschvicgIntroduction c’est vers l’esprit qu’il faut se tourner pour résoudre le problème religieux

Comme je l’ai précisé ailleurs, ce hashtag #BrunschvicgIntroduction sera consacré au livre datant de 1900 de Léon Brunschvicg:

« Introduction à la vie de l’esprit »

Une œuvre de jeunesse donc, mais qui contient déjà tous les thèmes de la philosophie brunschvicgienne, qui seront pleinement développés dans les quatre décennies qui suivront.

https://mathesisuniversalis2.wordpress.com/2015/08/31/brunschvicgintroduction-leon-brunschvicg-introduction-a-la-vie-de-lesprit/

Comme ce livre est l’un des seuls à ne pas être accessible gratuitement sur le web, j’en donnerai de courts extraits avec un commentaire, et commencerai par le cinquième et dernier chapitre : « La vie religieuse », et ceci d’autant plus qu’il existe dans la Revue de métaphysique et de morale de 1900 un texte portant le même titre et traitant du même thème, mais différent, on peut le lire ici page 1 à 22:

http://visualiseur.bnf.fr/CadresFenetre?O=NUMM-11054&I=2&M=chemindefer

En fait l’article de la Revue de métaphysique et de morale ne diffère du chapitre 5 du livre (tel qu’il est dans l’édition Hermann parue récemment, avec la préface d’André Simha) que par la première page, jusqu’à ce passage page 2 (au milieu de la page à peu près) : « nous devons dire que la nécessité est la loi de la matière… ».
Après cela, il y a quelques différences légères, mais l’on a en gros le texte du dernier chapitre du livre.
Cette première page de l’article est très importante : nous y comprenons que dès 1900 Brunschvicg oppose le plan vital, ordre de la matière, et de la vie (bios), ordre de la chair et de la « nature », au plan spirituel, ordre de l’esprit.
Le premier plan est sous le règne de la nécessité : au premier chapitre du livre Brunschvicg a décrit l’Univers comme un ensemble de mouvements et de chocs de ces mouvements contre des obstacles. Il reprend cette description page 1, en notant que la vie religieuse ne saurait concerner l’homme en tant que celui ci est considéré comme un corps, car le corps, comme l’Univers, consiste tout entier en mouvements qui sont la conséquence nécessaire des mouvements qui les précèdent. Sans l’action d’êtres libres, non soumis à la nécessité qui est la loi de la matière, l’Univers serait entièrement prévisible à une science physique parfaite.

En même temps l’argumentation de la page 1 détruit toute possibilité d’imaginer une intervention surnaturelle dans l’ordre de la matière soumis totalement à la nécessité, la négation de l’odre surnaturel de la grâce de Pascal dans la « *Querelle de l’athéisme » de 1928 est là en germe : car s’il existait une relation de causalité entre l’organisme de l’homme et une « force supérieure qui présiderait aux mouvements de la matière », celle ci demeurerait une relation physique, extérieure à l’intimité des êtres, et détruirait tout liberté de penser, toute autonomie de la volonté, et donc en même temps toute possibilité de vie religieuse, « forme la plus haute de la vie spirituelle ».

Première conclusion de Brunschvicg, conclusion évidente : matérialisme et vie religieuse sont incompatibles.
Mais il aura dit quelque chose de plus dans les lignes au dessus : si la vie religieuse ne peut exister que dans la liberté et l’autonomie, il ne peut y avoir de vie spirituelle ni religieuse pour un moulin à prières, « ni pour un individu qui à l’aide de formules littérales et de gestes traditionnels devant des idoles, essaie de prendre contact avec une puissance matérielle qui le dominerait, et de se procurer ainsi un accroissement de prospérité physique« .

Nous ne comprenons que trop ce que sont ces formules littérales (comme des mantras ou bien le début de la sourate Al Fatiha du coran), ces gestes traditionnels, comme ceux de la prière, et ces idoles que les individus dits « croyants » essaient d’approcher pour obtenir des « récompenses dans l’au delà »….

Nous devons donc conclure : la vie religieuse est incompatible avec le matérialisme donc avec les…religions telles qu’elles existent depuis le début de l’histoire humaine jusqu’à aujourd’hui.

il faut donc se détourner du plan de la matière, de la vie, et de la nécessité, et se tourner vers l’esprit pour résoudre le problème religieux qui s’énonce:

« est ce que l’existence spirituelle de l’homme implique l’existence d’un principe qui dépasse l’individu qu’il est et l’instant où il vit et qui permette de fonder la réalité de la vie religieuse, c’est à dire la réalité de la liberté et de l’uatonomie? »

A partir de là le texte de la Revue et le texte du chapitre 5 du livre se rejoignent…pour commencer sur une réponse à la question qui ne peut pas ne pas se poser :

« oui, mais qu’est ce que c’est que cet « esprit » dont on nous rebat les oreilles sans jamais nous dire ce que c’est ? »

et voici la réponse :

« 

L’esprit est la faculté d’inventer des rapports

 »

LE ROYAUME (Emmanuel Carrere chez Finkielkraut)

Je n’ai pas eu le temps de lire encore le livre d’Emmanuel Carrere « Le Royaume », mais j’ai réécouté ce matin l’émission « Répliques » de l’excellent Finkielkraut où il parle de son livre, on peut la réécouter ici:

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4882956

Or il y a un moment où l’excellent Finkielkraut se lance dans une de ses tirades jugées réactionnaires par les petits tribuns médiocres de notre époque, il évoque Pascal et les trois ordres : ordre de la chair, ordre de l’esprit et ordre surnaturel de la charité, et Pascal ajoute que si l’esprit est séparé de la chair par une distance infinie, l’ordre de la charité est séparé des deux autres par une distance infiniment infinie, puisqu’il est surnaturel.
Il cite ensuite Laurent Lafforgue pour rattacher l’ordre de l’esprit à l’école, et l’ordre de la charité à l’égalitarisme qui règne et veut que l’école soit accessible à tous, avec même une discrimination positive donnant plus de moyens pour ceux nés en milieux pauvres que leur famille ne peut pas aider.

Seulement c’est pour lui un cas où la charité, spécifiquement une valeur chrétienne devenue folle selon le mot de Chesterton, dynamite complètement l’ordre minimal nécessaire pour que l’école joue son rôle : accueillir trop d’enfants « différents » (issus de l’immigration non européenne) finit par détruire l’école, et empêcher toute transmission à ceux qui auraient pu en bénéficier, surtout d’ailleurs parmi les enfants de familles pauvres, les autres familles ayant les moyens de mettre leur enfant dans le privé.
Et il oppose à ce sujet, selon les thèses de Max Weber, éthique de la conviction et éthique de la responsabilité : il est irresponsable d’accueillir inconditionnellement (comme le voudrait Derrida) tous les clandestins, car cela finit par créer une société cloisonnée, communautarisme, et hyper-violente.

Cependant, lui et Emmanuel Carrere tombent d’accord sur le besoin de conserver l’ordre de la charité comme « source des valeurs ».

Mais comment Finkielkraut peut il alors ne pas évoquer la « querelle de l’athéisme » de Léon Brunschvicg en 1928, qu’il connaît très bien?
Voir:

https://mathesisuniversalis.wordpress.com/la-querelle-de-latheisme/

où Brunschvicg montre que tout marche très bien sans l’ordre surnaturel de la charité..

L’ordre de l’esprit suffit, il est la source des valeurs, et de la vraie charité, la charité soutenue et gardée de la folie par l’intelligence.

Le Royaume est tout simplement le plan spirituel, l’ordre de l’esprit, et au dessus ou au delà il n’y a rien de supérieur.

En même temps cette conception rationnelle, qui simplifie tout, joue le rôle de garde-fou vis à vis des délires messianiques qui étaient ceux des premiers chrétiens.
Le Royaume ne vient pas à un moment donné de l’Histoire pour tout le monde, il vient de manière « invisible » pour chacun à l’heure où il comprend que le plan vital est néant sans valeur, que seul le plan spirituel introduit de la valeur dans le monde et dans l’existence.

Était ce cela que voulait dire l’Apôtre Paul lorsqu’il disait à ses disciples des premières communautés chrétiennes : « Le Royaume viendra de votre vivant, tous vous le verrez »?
Il voulait peut être dire que tous ceux qui suivaient le bon enseignement dans l’attitude juste le « verraient » puisque l’enseignement n’est que cela : discrimination entre le zéro, ou le fini, et l’Infini.
Le plan vital est fini, donc il n’est pas étonnant que l’on puisse parler de la « fin du monde » : puisque le monde est (le) fini, la finitude, il est évident qu’il doit finir, seulement cette fin d’ordre transcendantal n’est pas historique, elle ne survient pas à un moment donné de l’Histoire et pour tout le monde.
Et Paul répondait aux critiques de ceux qui disaient :
« mais beaucoup sont déjà morts et le Royaume n’est toujours pas là… »

 » Si le Royaume est venu mais vous ne l’avez pas vu »

Il voulait peut être dire : il est venu pour les « morts », mais pour les morts au sens initiatique : ceux qui sont morts à l’ego social et personnel (de persona = masque, « ce qui résonne ») et au plan vital et « naturel »

Seulement la tragédie universelle est que « ceux qui veulent des consolations », ceux qui n’ont pas renoncé à la mort en mourant (de la mort initiatique en comprenant le véritable sens de ce Brunschvicg appelle « christianisme des philosophes ») ne comprennent pas ce qu’est le « plan spirituel » et le situent dans un « au delà » situé « apres la mort » : ils auraient raison s’ils voulaient dire la mort initiatique à l’existence « naturelle » pour laquelle il n’y a que le plan vital..

Seulement ils parlent de la mort physique..
Le Royaume vient pour chacun quand il comprend réellement que le plan vital est fini, donc nul (comparativement à l’Infini) et que le plan spirituel, ou ordre de l’Esprit,ou « monde des idées » (terme employé par Brunschvicg vers 1900 dans « L’idéalisme contemporain »).
Voilà où se situe l’incompréhension fondamentale des gens à mentalité sectaire: ils interprètent le « Fils de l’homme qui vient sur les nuées » à la manière d’un film américain à sensations fortes.
Mais le fils de l’homme vient comme un voleur, un peu dans le même sens que dans le sermon du Maître Zen cité par Suzuki:

« Le zen est l’apprentissage dans l’art de cambrioler »

Il faut aussi évoquer ici l’incompréhension fondamentale des judéo-nazaréens, qui sont devenus les musulmans, dans leur conception de Jésus comme Messie guerrier qui doit revenir à la Fin des Temps pour prendre la tête de la communauté des Justes (devenue la oumma islamique ) et conquérir la Terre et convertir l’humanité pour la forcer à obéir à Dieu (c’est à dire à la Charia)

#BrunschvicgPCPO #BrunschvicgVFconversion Mais qu’est ce que l’accès individuel au plan universel de l’Idée?

Quelques précisions à propos de l’article précédent :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/06/12/le-plan-vital-exige-la-formation-de-collectivites-familles-tribus-nations-mais-lacces-au-plan-spirituel-ne-peut-etre-quindividuel/

Comment l’individu moderne, retranché dans son bunker plein d’écrans à ressasser la « petite histoire de son âme », s’élèverait il à l’universel qui est Esprit ?

Il y faut une ascèse préalable, venant s’ajouter à celle de Montaigne en d’autres temps.

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ecrits_philosophiques_t1/ecrits_philosophiques_t1_intro.html

« C’est de Descartes que date le retour à la spiritualité pure par laquelle Platon avait mis en évidence le caractère de la civilisation occidentale : « Toutes les sciences (écrit-il dans la première des Règles pour la direction de l’esprit), ne sont rien d’autre que la sagesse humaine, laquelle demeure toujours une et identique, tout en s’appliquant à divers sujets, sans se laisser différencier par eux, plus que la lumière du soleil par la variété des choses qu’elle éclaire. » Mais l’humanisme de la sagesse ne manifestera toute sa vertu dans la recherche de la vérité, que s’il a conquis, par une ascèse préalable, sa liberté totale à l’égard des préjugés de la conscience collective. De cette ascèse, Descartes sera redevable aux Essais de Montaigne. »

Mais si Descartes est redevable à Montaigne, c’est Descartes, pas Montaigne, qui répond à Théophraste à 20 siècles de distance:

« Théophraste se demande si le mouvement circulaire n’est pas au contraire d’une nature inférieure à celui de l’âme surtout au mouvement de la pensée, duquel naît ce désir où Aristote lui-même a cherché la source du mouvement du ciel. »

A la question précisée par ce fragment de Théophraste, qui sonne comme un adieu de l’Occident à lui-même, nous savons qu’il a fallu attendre plus de vingt siècles pour que Descartes y apporte enfin la réponse. Dans l’intervalle, l’éclipse des valeurs proprement et uniquement spirituelles sera complète dans la littérature européenne : la voie est libre aussi bien pour l’importation directe des divers cultes d’Égypte ou d’Asie que pour les fantaisies de synthèses entre le vocabulaire des Écoles philosophiques et la tradition des récits mythologiques. »

Car pour Montaigne l’individu se réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, à la « petite histoire de son âme », à ce qui est seulement psychique, et qui, faisant partie du monde, est un empêchement majeur à l’accès au plan spirituel:

« Telle est la première perspective de la sagesse occidentale selon Montaigne, et telle déjà elle inquiétait la clairvoyance de Pascal. Mais, depuis Descartes, on ne peut plus dire que la vérité d’Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives. Sortir de la sujétion de ses précepteurs, s’abstenir de lire des livres ou de fréquenter des gens de lettres, rouler çà et la dans le monde, spectateur plutôt qu’acteur en toutes les comédies qui s’y jouent, ce ne seront encore que les conditions d’une ascétique formelle. A quoi bon avoir conquis la liberté de l’esprit si l’on n’a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit ou, comme dira Pascal, un ignorant ; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu’un intérêt de curiosité, qu’une occasion de rajeunir les arguties et les paradoxes des sophistes. L’homme intérieur demeure pour lui l’individu, réduit à l’alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l’âge fait de plus en plus mélancolique, sur « la petite histoire de son âme ». Or, quand Descartes raconte à son tour « l’histoire de son esprit », une tout autre perspective apparaît : la destinée spirituelle de l’humanité s’engage, par la découverte d’une méthode d’intelligence. Et grâce à l’établissement d’un type authentique de vérité, la métaphysique se développera sur le prolongement de la mathématique, mais d’une mathématique renouvelée, purifiée, spiritualisée, par le génie de l’analyse. »

Certes « Le propre de la sagesse cartésienne, c’est qu’elle accepte dès l’abord, comme bienfaisante el salutaire, l’épreuve du doute de Montaigne. »

Mais elle dépasse le doute par la « lumière intérieure » qui est celle non de l’âme (plan psychique, encore infesté de vital et de sentimental) mais de l’esprit c’est à dire de ce qui en l’individu dépasse le fini pour accéder à l’infini qui est « ce qui en moi est au delà et avant moi »:

« Une même présence de lumière intérieure fait de l’existence du moi pensant et de l’existence du Dieu infini les moments d’une seule intuition : elle a sa racine dans la clarté et dans la distinction de la mathématique « pure et abstraite » ; elle a son application dans la clarté et dans la distinction d’une physique mathématique qui explique les phénomènes de l’univers comme objets de la géométrie spéculative. Le mécanisme de la nature et l’autonomie de l’esprit sont les deux faces solidaires de la science que l’homme constitue lorsque, attentif à lui-même, il déroule, par la seule spontanéité de son intelligence, les « longues chaînes de raisons », dont il appartient à l’expérience de prouver qu’elles forment en effet la trame solide des choses, indépendamment des apparences qu’y adjoint l’animalité des sens ou de l’imagination.
Cette intériorité de la pensée à la vérité, voilà quelle sera désormais la seconde assise, l’assise définitive, du spiritualisme occidental. Il y a presque trois siècles que le Discours de la méthode a terminé, décidément, le Moyen âge post-aristotélicien ; et depuis trois siècles le type de vérité, créé par l’avènement de la physique mathématique, n’a cessé, à mesure qu’il croissait en valeur objective, d’approfondir sa raison d’être, par un double appel aux initiatives humaines de l’invention analytique et de la technique expérimentale. Le savant prend conscience que son univers est d’autant plus réel qu’il s’éloigne davantage des apparences immédiates, des données sensibles, pour ramener des faits, toujours plus minutieusement précisés, à un réseau d’équations, toujours plus dense. Le langage mathématique, qui pouvait d’abord sembler si abstrait, pour ne pas dire si étrange, en face des aspects infiniment variés de la nature, est pourtant le seul dans lequel nous savons qu’elle accepte de répondre effectivement aux questions qui lui sont posées, le seul donc par quoi l’homme, acquérant la dignité de vérité, soit assuré de s’élever, par delà l’ordre de la matière et l’ordre de la vie, jusqu’à l’ordre de l’esprit.
 »

Montaigne correspond au doute, qui est salutaire et nécessaire, mais doit être dépassé, grâce à la mathesis universalis « semblable à la lumière du Soleil » dans l’accès au Savoir, qui correspond à Descartes. Je sais parce que j’ai douté (des croyances collectives) mais si je sais vraiment, je ne puis douter du fait que je sais : je sais que je sais.

Quant à Pascal il correspond au « croire » : un croire ultime venant après le doute et le savoir de l’ordre de l’esprit, un croire en un ordre de la grâce qui formera le fond du Mémorial de 1654:

http://anecdonet.free.fr/iletaitunefoi/Dieu/M%E9morialdeBlaisePascal.html

« Dieu d’Abraham. Dieu d’Isaac. Dieu de Jacob
non des philosophes et savants.
Certitude, joie, certitude, sentiment, vue, joie
Dieu de Jésus‑Christ.
 »

Seulement il n’y a pas réciprocité : si je crois, je dois savoir que je crois, pour éviter de croire que je sais, alors que je ne fais que croire.

Et Brunschvicg a définitivement répondu à Pascal à la place de Descartes, qui était mort depuis quatre ans en 1654, dans sa « Querelle de l’athéisme » en 1928, trois siècles après donc, les trois siècles d’existence du nouveau type de vérité créé par l’avènement de la physique mathématique, avènement-événement (non chanté par Badiou qui est pourtant poète à ses heures) qui est un « changement d’axe de la vie religieuse »:

« Il y a presque trois siècles que le Discours de la méthode a terminé, décidément, le Moyen âge post-aristotélicien ; et depuis trois siècles le type de vérité, créé par l’avènement de la physique mathématique, n’a cessé, à mesure qu’il croissait en valeur objective, d’approfondir sa raison d’être, par un double appel aux initiatives humaines de l’invention analytique et de la technique expérimentale. Le savant prend conscience que son univers est d’autant plus réel qu’il s’éloigne davantage des apparences immédiates, des données sensibles, pour ramener des faits, toujours plus minutieusement précisés, à un réseau d’équations, toujours plus dense. Le langage mathématique, qui pouvait d’abord sembler si abstrait, pour ne pas dire si étrange, en face des aspects infiniment variés de la nature, est pourtant le seul dans lequel nous savons qu’elle accepte de répondre effectivement aux questions qui lui sont posées, le seul donc par quoi l’homme, acquérant la dignité de vérité, soit assuré de s’élever, par delà l’ordre de la matière et l’ordre de la vie, jusqu’à l’ordre de l’esprit »

La « Querelle de l’athéisme » de Brunschvicg, venant après celle de Fichte plus d’un siècle avant, forme l’annexe final du livre « De la vraie et de la fausse conversion » qui fait une apparition dans le film « Ma nuit chez Maud » d’Eric Rohmer (1969):

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/vraie_et_fausse_conversion/vraie_et_fausse_conversion.html

« M. Léon BRUNSCHVICG présente à la Société les considérations suivantes :

Le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles est défini avec précision par les termes du Mémorial du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. Il est donc important de soumettre à l’examen les moments du processus spéculatif qui explique et qui, selon nous, commande la nécessité de l’alternative. »

Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer et la pensée de Brunschvicg et Pascal

Renan : l’avenir de la science

« L’avenir de la science » d’Ernest Renan est un livre dont la lecture constitue à elle seule une véritable élévation spirituelle.

Le texte est ici en pdf :

http://ecole-alsacienne.org/CDI/pdf/1400/14052_RENA.pdf

ou ici sur Gallica :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k107920k

ou ici sur le site canadien des Classiques où se trouve aussi l’oeuvre de Brunschvicg :

http://classiques.uqac.ca/classiques/renan_ernest/avenir_de_la_science/avenir_de_la_science.html

Le commencement même du livre (page 34 du document Word)  est absolument admirable, et situe la perspective d’ensemble :

« Une seule chose est nécessaire ! J’admets dans toute sa portée philosophique ce précepte du Grand Maître de la morale. Je le regarde comme le principe de toute noble vie, comme la formule expressive, quoique dangereuse en sa brièveté, de la nature humaine, au point de vue de la moralité et du devoir. Le premier pas de celui qui veut se donner à la sagesse, comme disait la respectable antiquité, est de faire deux parts dans la vie : l’une vulgaire et n’ayant rien de sacré, se résumant en des besoins et des jouissances d’un ordre inférieur (vie matérielle, plaisir, fortune, etc.) ; l’autre que l’on peut appeler idéale, céleste, divine, désintéressée, ayant pour objet les formes pures de la vérité, de la beauté, de la bonté morale, c’est-à-dire, pour prendre l’expression la plus compréhensive et la plus consacrée par les respects du passé, Dieu lui-même, touché, perçu, senti sous ses mille formes par l’intelligence de tout ce qui est vrai, et l’amour de tout ce qui est beau. C’est la grande opposition du corps et de l’âme, reconnue par toutes les religions et toutes les philosophies élevées, opposition très superficielle si on prétend y voir une dualité de substance dans la personne humaine, mais qui demeure d’une parfaite vérité, si, élargissant convenablement le sens de ces deux mots et les appliquant à deux ordres de phénomènes, on les entend des deux vies ouvertes devant  l’homme. Reconnaître la distinction de ces deux vies, c’est reconnaître que la vie supérieure, la vie idéale, est tout et que la vie inférieure, la vie des intérêts et des plaisirs, n’est rien, qu’elle s’efface devant la première comme le fini devant l’infini, et que si la sagesse pratique ordonne d’y penser, ce n’est qu’en vue et comme condition de la première. »

cette seule chose nécessaire, c’est évidemment ce « Bien unique » dont parle Spinoza dans le Traité de la réforme de l’entendement , qu’il oppose aux pulsions dirigées vers l’avoir, le pouvoir ou le plaisir (auxquelles Pascal ajouterait la libido sciendi, pulsion de savoir pour savoir, ou bien peut être pour briller dans les salons ?), parce que ce Bien seul (autre nom de Dieu, ou de l’amor Dei intellectualis) peut procurer une éternité de joie continue et souveraine.

http://hyperspinoza.caute.lautre.net/spip.php?article1464

« L’expérience m’avait appris que toutes les occurrences les plus fréquentes de la vie ordinaire s’ont vaines et futiles ; je voyais qu’aucune des choses, qui étaient pour moi cause ou objet de crainte, ne contient rien en soi de bon ni de mauvais, si ce n’est à proportion du mouvement qu’elle excite dans l’âme : je résolus enfin de chercher s’il existait quelque objet qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et par quoi l’âme, renonçant à tout autre, pût être affectée uniquement, un bien dont la découverte et la possession eussent pour fruit une éternité de joie continue et souveraine. »

Mais Renan vit en un temps « positiviste » , deux siècles après Spinoza, et il doit prendre ses précautions, car il est vrai que de telles « envolées spirituelles » risquent de déclencher l’hilarité générale (et que dire de notre temps alors ?) :

« En débutant par de si pesantes vérités, j’ai pris, je le sais, mon brevet de béotien. Mais sur ce point je suis sans pudeur ; depuis longtemps je me suis placé parmi les esprits simples et lourds qui prennent religieusement les choses. J’ai la faiblesse de regarder comme de mauvais ton et très facile à imiter cette prétendue délicatesse, qui ne peut se résoudre à prendre la vie comme chose sérieuse et sainte ; et, s’il n’y avait pas d’autre choix à faire, je préférerais, au moins en morale, les formules du plus étroit dogmatisme à cette légèreté, à laquelle on fait beaucoup d’honneur en lui donnant le nom de scepticisme, et qu’il faudrait appeler niaiserie et nullité«  »

« comment peut on être béotien ?  »

 lui demanderait à brûle-pourpoint un « esprit fort » , ou un « libertin » (mot si prisé par nos modernes émancipés depuis un certain 14 mai 2011, dont c’est bientôt le premier anniversaire)… quant à moi, au risque de me faire rire au nez, je confesse ma très grande faute, mea maxima culpa : oui j’ai accompli, au cours de ma vie déjà longue, des frasques assez stupides et laides, mais je refuse de m’en couvrir d’un titre de gloire et de prétendue « liberté »…

et puis, pourrait on demander à nos chers « multiculturalistes » :

les béotiens n’ont ils pas eux aussi le droit de vivre et d’être « fiers » de leur particularité ?

mais la formulation de Renan devient vraiment frappante, rien de tel que ces lignes pour se « réveiller » (d’entre les morts sans doute, comme diraient Messieurs Boileau-Narcejac) :

 » S’il était vrai que la vie humaine ne fût qu’une vaine succession de faits vulgaires, sans valeur suprasensible, dès la première réflexion sérieuse, il faudrait se donner la mort ; il n’y aurait pas de milieu entre l’ivresse, une occupation tyrannique de tous les instants, et le suicide. Vivre de la vie de l’esprit, aspirer l’infini par tous les pores, réaliser le beau, atteindre le parfait, chacun suivant sa mesure, c’est la seule chose nécessaire. Tout le reste est vanité et affliction d’esprit. »

Renan rattache cet « itinéraire de l’âme vers le Seul » à l’ascétisme chrétien et au « Maître de la morale », le Christ, et il a raison. Mais l’on doit quand même rappeler qu’il a pris ses distances avec la religion populaire, celle qui « espère un salut sous forme de récompense après le Jugement dernier » etc..

Mais le salut, et le Jugement, c’est maintenant !

à l’heure de notre mort, qui est maintenant !

car c’est à chaque instant que nous nous laissons happer et détourner du seul but assurant le salut , par les distractions, les plaisirs, les ambitions terrestres, bref par la mort !

Oui, des esprits comme Renan, ou Brunschvicg, ou quelques autres (comme Lachelier, Lagneau) sortent du christianisme traditionnel, mais par le haut !

pas par le bas, le marécage des prétendus « libertins »….

et Renan explique très bien, juste après les lignes déjà commentées ici,  la rupture, absolument nécessaire, avec la religion populaire, mais pas avec la racine de la religion, qui sera toujours nécessaire :

« L’ascétisme chrétien, en proclamant cette grande simplification de la vie, entendit d’une façon si étroite la seule chose nécessaire que son principe devint avec le temps pour l’esprit humain une chaîne intolérable. Non seulement il négligea totalement le vrai et le beau (la philosophie, la science, la poésie étaient des vanités) ; mais, en s’attachant exclusivement au bien, il le conçut sous sa forme la plus mesquine : le bien fut pour lui la réalisation de la volonté d’un être supérieur, une sorte de sujétion humiliante pour la dignité humaine : car la réalisation du bien moral n’est pas [p. 83] plus une obéissance à des lois imposées que la réalisation du beau dans une œuvre d’art n’est l’exécution de certaines règles. Ainsi la nature humaine se trouva mutilée dans sa portion la plus élevée »

car du christianisme, je ne vois pas comment on pourrait ne pas retenir au moins ceci, qui est le vademecum de Brunschvicg :

« Dieu est Esprit, et il doit être adoré en esprit et en vérité« 

d’ailleurs le dialogue de Jésus-Christ avec le « jeune homme riche », dans l’Evangile de Matthieu 19, ne débouche t’il pas directement sur la « seule chose nécessaire » de Renan ?

http://www.ebible.free.fr/livre.php?_id=mt&_chap=19

« Et voici, un homme s’approcha, et dit à Jésus: Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle? [17] Il lui répondit: Pourquoi m’interroges-tu sur ce qui est bon? Un seul est le bon. Si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. [18] (19-17) Lesquels? lui dit-il. (19-18) Et Jésus répondit: Tu ne tueras point; tu ne commettras point d’adultère; tu ne déroberas point; tu ne diras point de faux témoignage; [19(19-18) honore ton père et ta mère; (19-19) et: tu aimeras ton prochain comme toi-même. [20Le jeune homme lui dit: J’ai observé toutes ces choses; que me manque-t-il encore? [21] Jésus lui dit: Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. [22] Après avoir entendu ces paroles, le jeune homme s’en alla tout triste; car il avait de grands biens. »

quels peuvent être ces « biens » qui empêchent le « jeune homme » de trouver le salut de l’immanence radicale, qui lui permettrait de « ne pas goûter de la mort » ?

pas seulement les biens matériels !

l’important est ici le pluriel :

si « un seul est le bon », alors plusieurs biens est le mal !

pauvres de nous, tiraillés entre l’épouse, la ou les maîtresses, le scotch 12 ans d’âge, la promotion professionnelle, les vacances à …(pas de pub, en tout cas pas à Tombouctou par les temps qui courent !), et bien sûr notre belle conscience immaculée, qui est toujours « pour nous », quand tout le reste nous lâche…

mais j’arrête ces jérémiades, car je m’aperçois que je suis moi aussi « sans pudeur », mais pas d’aussi belle façon que Renan !

allez, encore un petit coup de Renan, mais du Renan devenu vieux, qui se tourne vers ce livre de jeunesse  datant de 1848 , exactement comme Brunschvicg retrouvant en 1942 son « carnet  » datant de 1892 et écrivant le merveilleux « Agenda retrouvé »:

« J’eus donc raison, au début de ma carrière intellectuelle, de croire fermement à la science et de la prendre comme but de ma vie. Si j’étais à recommencer, je referais ce que j’ai fait, et, pendant le peu de temps qui me reste à vivre, je continuerai. L’immortalité, c’est de travailler à une œuvre éternelle. Selon la première idée chrétienne, qui était la vraie, ceux-là seuls ressusciteront qui ont servi au travail divin, c’est-à-dire à faire régner Dieu sur la terre. La punition des méchants et des frivoles sera le néant. Une formidable objection se dresse ici contre nous. La science peut-elle être plus éternelle que l’humanité, dont la fin est écrite par le fait seul qu’elle a commencé ? N’importe ; il n’y a guère plus d’un siècle que la raison travaille avec suite au problème des choses. Elle a trouvé des merveilles, qui ont prodigieusement multiplié le pouvoir de l’homme. Que sera-ce donc dans cent mille ans ? Et songez qu’aucune vérité ne se perd, qu’aucune erreur ne se fonde »