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Rilke : une rose seule c’est toutes les roses…et celle ci

J’avais utilisé ces vers pour l’en tête de ce blog, créé il y a longtemps…

http://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/poemes/rainer_maria_rilke/une_rose_seule_c_est_toutes_les_roses.html

« Une rose seule, c’est toutes les roses
et celle-ci : l’irremplaçable,
le parfait, le souple vocable
encadré par le texte des choses.

Comment jamais dire sans elle
ce que furent nos espérances,
et les tendres intermittences
dans la partance continuelle.

Cela fait étrangement à l’universel concret décrit par David Ellerman comme une exemple parfait, une essence, voir l’article précédent:

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2015/08/18/david-ellerman-concrete-universals-in-category-theory/

« Toutes les roses »: cela évoque l’ensemble indéfini de toutes les roses…
« Et celle ci » : qui est « l’irremplaçable, le parfait, le souple vocable »
Autant dire l’Essence, l’Idée de la Rose, or une rose seule est déjà une Idée.
La poésie ne parle JAMAIS des choses, qui sont le texte qui « encadre le Parfait, le souple vocable », texte en prose bien sûr , (p)rose de Rose.
La poésie est ce MIRACLE qui donne accès à l’Idée.
Seulement comme je l’ai dit, la poésie n’est pas démocratique: « some people havé Italie, some people don’t »
La mathesis si!
Un autre poème, sur la rose majestueuse, tiré des « Sonnets à Orphée »:

http://unsognoitaliano.blogspot.fr/2011_08_01_archive.html

« Rose, ô toi la majestueuse, tu n’étais,
aux anciens , qu’un calice avec un simple bord.
Par contre , à nous, tu es l’absolu de la fleur,
son infini, l’objet inépuisable.
 »

Seule l’Idée est l’infini, l’absolu, l’inépuisable de la Rose qui sinon reste prose…

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T. S. Eliot : Mercredi des cendres (Ash-Wednesday, 1930)

Le texte anglais est ici:

http://poetryx.com/poetry/poems/748/

ou ici avec un commentaire:

http://thebrokentower.com/2013/02/13/ash-wednesday/

On trouve ici une traduction partielle :

http://www.madbeppo.com/texts/mercredi-des-cendres-ash-wednesday/

la traduction complète par Michel Leyris se trouve dans Scribd, page 160

https://fr.scribd.com/mobile/doc/141987282/T-S-Eliot-Poemes-1910-1930

La poésie de T S Eliot est extrêmement difficile, mêlant des références bibliques, grecques, hindoues, …il suffit de lire l’appareil de notes pour « La terre vaine » dans le lien Scribd ci dessus.
Il me semble en tout cas que la première partie de « Mercredi des cendres », qui en compte six, exprime la déception devant le plan vital propre à un homme arrivé comme Dante « au milieu du chemin de notre vie » (Eliot avait 42 ans en 1930), après un premier mariage malheureux qui conduisit le poète à « The waste land » , et son épouse à la clinique psychiatrique pour les neuf dernières années de sa vie.

« Because I do not hope to turn again
Because I do not hope
Because I do not hope to turn
Desiring this man’s gift and that man’s scope
I no longer strive to strive towards such things
(Why should the aged eagle stretch its wings?)
Why should I mourn
The vanished power of the usual reign?
 »

Parce que je n’espère plus me tourner à nouveau…

Ceci ne fait il pas allusion au dormeur qui dort mal et se tourne et se retourne dans son lit, symbole du profond sommeil qu’est la vie ordinaire?

« Je ne fais plus l’effort de désirer et m’efforcer d’obtenir ces choses: les dons de cet homme ci et le spectacle dont jouit cet homme là »

« Pourquoi l’aigle vieilli déploierait il encore ses ailes? »

« Because I know that time is always time
And place is always and only place
And what is actual is actual only for one time
And only for one place
I rejoice that things are as they are and
I renounce the blessed face
And renounce the voice
Because I cannot hope to turn again
Consequently I rejoice, having to construct something
Upon which to rejoice
 »

parce que je sais que le temps est seulement le temps, et que le lieu est seulement le lieu.. »rien n’aura eu lieu que le lieu »

C’est évidemment la déception devant « le monde », ce monde qui passe, qui va vers le néant, appel et tension de l’être désirant vers le monde de l’esprit, où il n’y aurait plus de lieu et où le temps de la vie et de l’entropie serait complètement bouleversé…
En même temps une décision résolue se fait jour : « puisque je ne puis plus espérer en ce qui arrive, je me réjouis d’avoir à construire quelque chose dont je puisse me réjouir »
Allusion au plan spirituel, où la participation humaine par l’effort et la tension vers une « apocalypse du désir » se fait prédominante..

Ensuite, dans les cinq autres parties qui viennent à la suite, d’une beauté que l’on dirait « surnaturelle » (terme qui va certes en sens contraire de ce que j’affirme ici) je ne sais plus très bien : les références chrétiennes et mystiques, vers un Ineffable qui est souvent le lieu où finit la poésie, cette « tension dans le langage vers ce qui est au delà des mots ».

La référence à Isaie est claire dans II, mais je n’en décelé pas vraiment la visée :

« De mon bol cranial le triste contenu.
Mais la voix du Seigneur s’élevant m’interpelle:
« Ces os nus, autrefois de ton âme éternelle
« Abri, prison et temple, et solide tremplin
« D’où elle bondissant se haussait au divin,
« Ces os reprendront-ils, défiant la nature,
« Le souffle humide et chaud; la chair sa reliure? »
Et mes os, desséchés et blanchis à souhait,
Répondirent pipant, d’une voix de fausset:
« Seigneur, point nous en chaut. La bonté de Madame,
« Célébrée de chacun; la beauté de son âme;
« La belle et sainte ardeur de sa dévotion
« Honorant la Vierge en méditation:
« Sont cause que ces os, dépouille misérable,
« Reluisent d’un éclat brillant et perdurable.
« Dispersé, mais content, j’abandonne à l’oubli
« Ce que je crus avoir en ce monde accompli;
« Ce que j’ai pu aimer, à la gent héritière
« Du désert je l’octroie, et à la gourde amère. »
Voilà ce qui recouvre et qui met à chuinter
Les filaments encore à mes os attachés,
Mes boyaux décharnis,—mes fibres oculaires,—
Tout ce qui rebuta les onces sanguinaires
…….
Et le Seigneur de dire: Au vent prophétisez:
Au vent seul; de lui seul vous serez écoutés.
Les os secs tout joyeux à piper commencèrent
De la gaie sauterelle imitant la manière:
 »

mais je ne veux plus piétiner ce Jardin où le Verbe reposé avec mes gros sabots…
J’ai trouvé un lien sur Google :

https://books.google.fr/books?id=kiVxHF6kbmEC&pg=PA154&lpg=PA154&dq=t+s+eliot+saint+john+perse+valéry&source=bl&ots=dJlWn0MGOo&sig=RdyDEF6-N_FHs2kAJZWmvzdeZKs&hl=fr&sa=X&ved=0CCIQ6AEwAzgKahUKEwiO5c6Qj6HHAhXEPRoKHaJyC1o#v=onepage&q=t%20s%20eliot%20saint%20john%20perse%20valéry&f=false

où la poésie de T S Eliot est opposée, en tant que faisant interférer le sentimental avec le spirituel (alors que Rilke les mêle de façon indiscernable) par Denis de Rougemont à celle, animique et « qui se garde de la pureté du non être » …pourrait on dire que cette dernière est « cosmique » et celle d’Eliot « acosmique »?

Laissons en décider la lecture de ces vers extraordinaires qui terminent la partie II:

« Des silences dame et reine,
De calme somme et de peine,
Porte grande ouverte toujours close;
Rose, qui nos faits rappelle
Et qui dans l’oubli les cèle,
Source épuisée débordant sans pause;
Jardin où se parachève
L’amour qui au cœur se lève,
Jusqu’où s’étend, unique, la Rose:
Soit passion insatisfaite
Dont la peine s’entremette,
Soit parfaite, dont point ne se pose
L’agitation pérenne;
Voyage au bout qui n’amène
Nulle part, nulle fin ne propose;
Conclusion de l’à perpète;
Discours qui les mots rejette,
Verbe qui en silence repose;
Grâces soient rendues à celle
Que l’on clame Eve nouvelle
Du jardin où nos amours se closent.

Rilke : veuille la transformation

Veuille la transformation. O sois épris de la flamme,
où t’échappe une chose qui fait parade de métamorphose ;
l’Esprit fertile en projet, le Maître de ce qui est terrestre,
préfère à tout, dans la courbe de la figure, le tournant.

Ce qui s’enferme dans l’immobilité déjà est pétrifié ;
s’imagine-t-il en sûreté à l’abri de la grisaille sans apparence ?
Attends, le plus dur avertit de loin la dureté.
Malheur — le marteau absent se prépare à frapper !

Celui qui s’épanche en source, la connaissance le connaît ;
et le conduit dans l’extase à travers la Création sereine,
qui souvent s’achève par le début et commence par la fin.

Tout espace heureux est fils ou petit-fils de la séparation,
qu’ils franchissent, étonnés. Et Daphné métamorphosée
veut, depuis qu’elle sent le laurier, que tu te changes en vent.

Sonnets à Orphée II, 12, trad. J.F Angelloz

http://www.skafka.net/archives/alice69/doc/rmr_sonnetsaorphee.htm

http://lecalmeblog.blogspot.fr/2010/04/rilke-sonnet-orphee-ii-1-avec-et-sans.html

http://www.ecole-occidentale-meditation.com/fr/rainer-maria-rilke.html

La poésie, la vraie, est très importante pour la philosophie, elle fait partie des quatre « conditions » que Badiou assigne à celle ci comme « conditions de possibilité » : mathématique, poésie, politique et amour.

Bien entendu l’amour doit être conçu en son sens spirituel, universel, « chrétien », celui de Dante quand il invoque « Amour Maître des cieux » , et non pas sexuel (or aujourd’hui c’est ce dernier sens, et lui seul, qui est signifié quand on prononce le mot « amour ») .

Quant à la politique, vu le niveau de médiocrité qu’elle a atteint, il est préférable de l’oublier… mais peut être vient elle en dernier, après les trois autres, ne fût ce que pour remédier à l’impasse du platonisme que même Brunschvicg ne voit pas comment surmonter :

http://mathesis.blogg.org/page-la_triple_impasse_du_platonisme-763.html

Commençons donc ici notre tâche par le dur labeur du mathème et la facile (en apparence seulement !)  étude du poème.

Comment ne pas rapprocher la « transformation » voulue par Rilke de ce qui a été dit dans le dernier article :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/04/16/lun-et-la-pensee-ensembliste/

sur la pierre de base de la théorie des catégories, c’est à dire le nouveau cadre des mathématiques depuis son invention par Eilenberg et Mac Lane en 1945, pierre de fondation qui est le morphisme, la flèche, la transformation, et non pas l’objet, la substance.

La théorie des catégories contient la théorie des ensembles comme un cas particulier, celui de la catégorie des ensembles.

Un ensemble est une catégorie où il n’y a que des objets, des « substances », pas de morphismes, pas de relations ni de « transformations ».

prenons un exemple simple, celui d’une famille : le père P, la mère M, le garçon G et la fille F.

C’est un ensemble à 4 éléments :

P , M , F , G

mais comment ne pas voir qu’il y a là une « abstraction » qui ne correspond à rien de réel (abstraction qui a été voulue pour l’incroyable opérativité mathématique qu’elle permet) ?

une famille peut elle exister sans « relations » entre ses membres ?

or il y a de multiples façons d’introduire des relations, donc des morphismes, et donc de transformer cet ensemble à 4 éléments en une catégorie, n’en mentionnons ici qu’une seule ; le classement des 4 individus par âge.

Mettons que le père  a 40 ans, la mère 36 ans, la fille 14 ans et le garçons 11 ans.

Nous les classons par âge décroissant, et introduisons une flèche, un morphisme, entre deux « objets », selon que le premier est plus âgé que le second , nous vaons donc les flèches :

P ——> M ———-> F ———–> G

La théorie des ensembles correspond à une vision du monde comme composée de « choses », ou d’êtres vivants chosifiés, isolés et substantialisés dans leur statut de « choses ».

C’est là le comble de l’abstraction celle de la pensée selon l’être, de l’ontologie.

La théorie des catégories est le versant mathématique (donc abstrait certes, elle a été nommée « abstract nonsense ») de la vision du monde comme fluent, se transformant sans cesse, où les « entités »,  jamais immuables, toujours provisoires, passent les unes dans les autres.

Monde du processus, correspondant  à la vision d’Héraclite et du Whitehead de « Process and reality », alors que la pensée selon l’ être est parménidienne.

Penser selon l’un, c’est accepter de reconnaître que je ne suis pas une entité fixée, une substance, que je me transforme sans cesse : la mort n’est pas un évènement unique arrivant « à la fin », elle est toujours à l’oeuvre. Mais la résurrection aussi est tojours à l’oeuvre.

Je meurs chaque fois que je me laisse dominer et décourager  par le cours désastreux des évènements du monde : je ressuscite chaque fois que je reprends courage et que je me relève.

Ceci correspond aux deux types de temps et de durée que distingue Brunschvicg dans l’introduction aux « âges de l’intelligence » :

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/ages_de_intelligence/ages_intelligence_intro.html

« Cette rupture entre les deux rythmes de durée — temps biologique qui est vieillissement inévitable et décadence finale, temps spirituel qui est redressement incessant, progrès continu -Blaise Pascal l’a dégagée dans un fragment posthume de Préface, où il développe avec une vigueur inoubliable l’aphorisme baconien Antiquitas saeculi, juventus mundi . « Ceux que nous appelons Anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l’enfance des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs connaissances l’expérience des siècles qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les autres . »  »

la pensée ensembliste, selon l’être, ontologique, correspond à Aristote, qui se fige dans le plan de la perception, et refuse (parce qu’il n’y a pas accès, à son époque)  les « relations » de l’idéalisme mathématisant de la science :

« Chose curieuse, si Descartes avait rouvert les livres de cet Aristote qu’involontairement ils lui avaient appris à dédaigner, il y aurait vu que, dès le début de sa Physique, Aristote déposait contre lui-même. Rien ne souligne mieux le caractère vague et confus, essentiellement puéril, d’un savoir conceptuel. « Les enfants appellent d’abord tous les hommes pères et mères toutes les femmes ; c’est seulement ensuite qu’ils les distinguent les uns des autres . » Mais l’antiquité n’a réussi à saisir ni l’exacte portée des relations mathématiques ni les méthodes précises de l’expérience scientifique. Aristote ne pouvait dépasser le plan de la perception et de la dénomination auxquelles il demande les moyens d’achever l’édifice de sa philosophie sans tirer parti d’une observation qui, du point de vue de la philosophie moderne, est cependant décisive, pour discerner les différents types de la représentation du monde et en apprécier la valeur. »

Platon non plus n’avait pas accès aux idéalités de la science moderne, puisqu’il vivait avant la ligne de partage des temps, avant Descartes :

https://meditationesdeprimaphilosophia.wordpress.com/2012/03/06/la-ligne-de-partage-des-temps/

mais il a en quelque sorte « prévu », et introduit dans l’histoire, la pensée selon l’Un.

aussi Whitehead a t’il raison de dire que toute la philosophie est constituée de « notes en bas de page de Platon »..

de Platon, et non pas d’Aristote !